Korotoumou Thera

Korotoumou Thera, 22 ans

« J’ai eu peur de vivre une année blanche. »

Depuis qu’elle est enfant, Korotoumou a toujours tout fait pour préserver sa liberté… Après avoir grandi au Mali, elle a vécu à Paris avec sa famille et lui a annoncé, à 18 ans, qu’elle allait partir étudier en biotechnologie à La Rochelle.

J’ai grandi au Mali jusqu’à l’âge de 14 ans… On m’a appris à avancer dans l’ombre, à ne pas dévoiler ma vie. Je préfère écouter les autres d’ailleurs. Raconter le confinement, cela amène forcément à parler de soi… Et puis, je me suis dit pourquoi pas, j’adore les expériences. Jusqu’à l’âge de 15 ans, Bamako, le Mali… avec une cour commune, une vie de partage… la bonne humeur, l’entraide. Ma mère tenait une sorte de droguerie, elle vendait des condiments, des épices, l’encens, toutes sortes d’objets. C’est une battante. Je n’ai pas été élevée par mon père car il a quitté le Mali lorsque j’étais toute petite. En fait, à Bamako, il travaillait dans le bâtiment et il a eu une pneumonie, il a failli mourir. Il a été décidé qu’il devait aller en France où vivait sa grande sœur. Il a été soigné et il y est resté. J’ai le souvenir, petite, de lui revenant tous les deux ans. C’est ma mère qui nous a élevés avec ma sœur et mon frère aîné. Nous avons reçu une éducation stricte, elle jouait aussi le rôle du père, donc elle ne laissait rien passer. Elle n’avait pas eu la chance de faire de longues études donc elle a voulu le meilleur pour nous. Il fallait travailler à l’école et faire les tâches ménagères. Elle disait : « Il n’y a pas plus femme de ménage que vous, c’est pour vous que vous le faites… »C’était une éducation à la dure. Rien ne m’a été offert sur un plateau d’argent. L’Afrique m’a appris à me battre. J’ai commencé l’école tôt, ma tante institutrice m’avait prise dans sa classe car je suivais ma sœur partout et lorsqu’elle a été scolarisée je trépignais et pleurais pour y aller aussi… Lorsque j’ai eu l’âge de passer le bac et que j’ai appris qu’on allait partir vivre en France, j’ai tout fait pour ne pas l’avoir afin de l’obtenir en France et me donner de meilleures chances à l’université. Nous avons donc rejoint mon père dans le 19e à Paris. J’ai passé des tests et on a considéré que j’avais le niveau pour entrer en première, à Paris.

Mon père avait créé son entreprise de transport après avoir été veilleur de nuit. En classe, je ne fournissais pas trop d’efforts car j’avais des facilités. En première, j’ai eu les félicitations, les profs étaient impressionnés après cette arrivée en France en cours de scolarité. En terminale, j’allais à l’école quand je voulais, j’avais de bonne notes mais j’ai loupé la mention de très près. J’avais une obsession : avoir ma liberté, mon indépendance. J’avais appris à être autonome, cela m’allait parfaitement. J’ai toujours été un électron libre, je n’aime pas être dans des cases. Je suis assez détachée du regard de l’autre, ce qui me donne la possibilité d’inventer. Je cultive une singularité. Très tôt, j’ai senti à quel point la société cherche à nous « normer » et très vite j’ai voulu échapper à cela, je refuse de subir ma vie. Donc dès que j’ai eu mon bac en sciences et technologie de laboratoire, j’ai cherché une université loin de la maison alors que je venais d’être majeure. Premier critère : quitter Paris et le 19e arrondissement… J’ai choisi sciences de la vie et de la terre et j’ai été prise à La Rochelle. Je n’avais pas obtenu de logement au Crous car j’avais fait ma demande trop tard. Il fallait vite trouver une autre solution. Le lendemain de la rentrée, j’ai déniché un bon plan chez une dame qui proposait de m’héberger en échange de baby-sitting. Je faisais des petits boulots, ce qui ne plaisait pas trop à mon père qui aurait aimé que je me concentre sur mes études. J’ai distribué des magazines, des journaux, des échantillons… Ça m’a permis de découvrir le monde du travail. J’avais décidé de faire ma première année en deux ans pour subvenir à mes besoins et la deuxième année j’ai obtenu mon logement à la cité Antinéa… Quelle joie ! Mais, entre-temps, j’étais rentrée au Mali et cela m’avait un peu ruinée. Je n’avais pas pensé au fait qu’un appartement au Crous est vide, il y avait tout à acheter, la vaisselle, les draps et tout ça. Heureusement, lorsque je suis revenue, une très bonne amie m’a donné quelques couverts. J’étais boursière, j’ai fait des baby-sittings, j’ai distribué des flyers, j’ai fait de la manutention dans un magasin de vêtements, j’ai été caissière, j’ai fait le ménage sur des bateaux, j’ai été opératrice de production, c’est-à-dire que je polissais des matériaux chirurgicaux. Et en septembre 2019, j’ai commencé à travailler à l’accueil du Crous. Ouf ! je viens d’obtenir ma licence 3 sciences pour la santé, option agro industrie. Et je suis en liste d’attente pour un master génie biotechnologique et management en agro industrie ou un master management et administration des entreprises à La Rochelle. J’aimerais créer mon entreprise au Mali, vivre entre l’Afrique et la France. C’est simple, les gens ont besoin de se nourrir, de se loger et de se déplacer.

Donc, j’aimerais travailler dans l’aquaculture, suivre la chaîne de transformation du poisson. En même temps, développer des projets immobiliers et dans le transport. Suivre l’exemple de mon frère aîné qui réussit très bien au Mali, il est autoentrepreneur dans le service à la personne, l’immobilier, c’est un battant, il a été ma figure du père. Je suis sur le point de commencer à entreprendre tout en faisant mon master. Quoi que je fasse, cela sera dans le respect de l’environnement. Dans le village de Massala, dans la région du Koulikoro, j’ai vu mes grands-parents élever leurs chèvres, cultiver des produits sains, de la patate douce, des fruits, sur une terre aride, ils n’ont jamais utilisé de pesticides. Si je pouvais m’en passer, ce serait l’idéal. Mon grand-père était l’incarnation de la joie. Ma grand-mère était un peu stricte. Lorsque j’ai retrouvé mon père, nous avons eu une relation fusionnelle. Il a une grande ouverture d’esprit, je peux lui parler sans tabous de beaucoup de choses. Il a une sérénité que lui apporte sa foi, il est musulman. Il s’énerve très rarement, « ce qui doit arriver, arrivera »… Je me rends compte que dans ma famille les femmes incarnent l’autorité, « seul le travail paye ». Les hommes sont aussi préoccupés par notre avenir mais ont un détachement et une sérénité qui dominent. J’aurais aimé avoir cette tranquillité d’esprit lorsque le corona s’est annoncé. J’étais dans mon logement, on s’apprêtait à passer les examens. D’un coup, c’était l’inconnu, la panique. Est-ce que nous allions vivre une année blanche, c’est-à-dire est-ce que nos examens allaient être invalidés ? Si cela avait été le cas, j’aurais ressenti du découragement, toute cette énergie que j’avais donnée pour avancer… Et comme nous travaillions chez nous, les professeurs durcissaient les questions, cela donnait du travail supplémentaire. J’étais inquiète pour mon père qui a les bronches fragiles, je lui interdisais de travailler. Ma mère était au Mali… Elle ne devrait plus tarder à rentrer. Heureusement, mon copain malien est avec moi dans mon appartement à Jean-Jouzel, au Crous. Il sort d’une école d’ingénieurs de 5 ans. Il alterne entre un double master à Excelia, ex-Sup de Co, et l’entreprise Total.

Pendant le confinement, je ne me suis pas ennuyée, je peux passer des heures sur internet à me documenter. Les enquêtes d’investigation ou criminelles, c’est ma passion, j’ai fait une option en criminologie. J’aime comprendre les processus qui font passer du meilleur au pire, comment l’homme peut se transformer en monstre. J’aime lire, j’adore Zola… La télé a été mon échappatoire, ça m’a permis de rêver à d’autres histoires que les miennes. Bon, ce corona mis à part, ma vie commence à être plus douce à La Rochelle. J’ai tellement bien fait d’écouter mes envies. Je n’ai pas le droit à l’erreur, tout ce que je veux je dois aller le chercher. Je sais que je peux supporter plus que d’autres. Ce confinement a permis de confirmer mes aspirations : devenir complètement autonome, être heureuse de me lever le matin… J’aimerais aider les autres, ceux qui m’entourent. Laisser quelque chose à mes enfants qui leur permette de se souvenir de moi, pas forcément un truc grandiose… Et surtout, continuer à ne pas faire supporter la charge financière de mes choix à mes parents, je les ai trop vus se battre et souffrir. Mais ils savent qu’ils n’ont pas à s’inquiéter pour nous, nos ambitions sont nobles, ils nous ont donné les armes. Je ne veux pas voir ma mère faire des tâches difficiles à Paris, la voir trimer encore… Il faut qu’elle se repose maintenant.

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