Justin Ouattara

Justin Ouattara, 24 ans

« Cela ancre encore plus mes convictions environnementales. »

Justin, Ivoirien, a choisi d’ étudier à La Rochelle pour son université spécialisée dans l’environnement littoral. Après sa thèse sur l’aménagement des ports de plaisance, il aimerait participer à l’amélioration de la prise en compte de l’environnement dans la législation de son pays.

Depuis que j’ai commencé mes études, j’ai la conviction qu’en Afrique nous devons mettre en place une politique environnementale concertée. Quand j’étais en licence à Abidjan, j’avais pris une initiation au droit de l’environnement et j’ai pu constater des irrégularités et un vide juridique dans certains domaines. J’ai alors cherché une université pointue dans le droit littoral et j’ai eu des échanges par mails avec le professeur en aménagement de l’espace littoral, Laurent Bordereaux, à La Rochelle, afin qu’il puisse m’encadrer en master et dans mon projet de doctorat. Je suis arrivé en 2018 à La Rochelle. C’était parfait, je cherchais à étudier dans une ville qui avait, comme certaines villes de la Côte d’Ivoire, une façade maritime et notre constitution est calquée sur le droit français. Je suis maintenant en master II en droit de l’action publique environnementale et territoriale et j’envisage de commencer ma thèse en septembre sur l’aménagement écologique des ports de plaisance. Je pense que mon père serait fier de mes engagements. Il était instituteur catholique, c’était un homme droit, ma référence, mon maître dans tous les sens du terme, car j’ai aussi été son élève. Il m’a inspiré les valeurs de l’honnêteté, du travail, de la loyauté que je transmettrai à mes enfants. « Travaille…Travaille pour toi, ne compte sur personne », me disait-il. Ces valeurs, je les chéris tant…J’ai grandi à Yopugon, surnommé Yop City, dans un quartier populaire d’Abidjan. Ma mère est de confession musulmane, elle a consacré sa vie à élever ses sept enfants. Elle est l’image incarnée de la protection, de l’amour infini qu’une mère peut avoir pour son enfant. J’ai eu une enfance heureuse dans un quartier chaleureux. D’une cour on pouvait voir ce qui se passait dans une autre cour où nous avions une liberté totale de courir partout. J’ai perdu mon insouciance à 11 ans lorsque mon père est décédé à la suite d’un AVC. L’image qui me vient lorsque je pense à mon enfance est une partie de pêche. C’était peu de temps avant son décès, j’étais grimpé sur ses épaules, le matériel à la main, et nous avions passé du bon temps l’un à côté de l’autre. Le soir, il m’avait dit d’aller dans ma chambre, une surprise m’attendait : un paquet avec mon nom écrit dessus. C’était un vélo. Il avait organisé cette journée magique pour fêter le fait que j’étais premier de la classe. La vie a continué, ma mère était entourée et choyée par ses enfants et elle nous a élevés seule. J’ai passé un bac littéraire, j’aime la littérature et la philosophie : j’ai lu les classiques, Émile Zola, Charles Baudelaire, Victor Hugo. Les Misérables, qui illustrent les dures conditions sociales, m’a particulièrement touché. Je me suis aussi imprégné de littérature négro africaine… Senghor, qui a milité pour la reconnaissance des valeurs noires, Aimé Césaire, Léon Gontrand Damas, les trois grands auteurs montrent que la littérature est le miroir de la société. Aimé Césaire dans Cahier d’un retour au pays nataldéfend cette thèse qui est mon leitmotiv : retourner au pays natal après avoir étudié pour transformer ce que nous savons en valeur ajoutée pour l’Afrique.

Je ne serais pas parti si j’avais trouvé les formations adéquates en Côte d’Ivoire. J’étais dans l’université du nord où les études étaient émaillées par des grèves régulières des enseignants révoltés de percevoir des salaires indécents et d’être si peu reconnus. Un master avait été supprimé et celui qui existait n’offrait que 25 places à 200 étudiants. Ça me chagrine tellement de voir les jeunes prendre l’Europe pour l’eldorado. Ce n’était pour moi pas un projet de vie mais un projet d’étude. C’est donc avec ma licence en poche que j’ai décidé de ne plus lutter et de trouver l’endroit qui me correspondait le mieux pour étudier sereinement. Aujourd’hui, j’aide mon grand ami d’enfance Zako, étudiant en droit administratif général à Abidjan, à monter son dossier pour venir à l’université de La Rochelle en septembre si les conditions redeviennent normales. Au début, le confinement s’imposait à nous, c’était inédit, Nous n’étions pas préparés. J’étais retranché dans mon 18 m2 de la résidence Coureilles. Je tournais, je me réveillais souvent la nuit, la progression de l’épidémie me faisait peur car la situation allait de mal en pis. Ma mère était terriblement inquiète, elle me demandait de ne jamais sortir sans mon masque. Heureusement, la pandémie ne s’est pas développée dans mon pays, les experts disent que c’est parce que les jeunes sont nombreux et qu’il y a peu de tests. J’aurais aimé vivre ce confinement en famille, un sentiment de solitude planait. Heureusement, j’ai pu retrouver la chaleur sociale africaine dans l’élan solidaire du Crous qui nous appelait tous les jours, c’était réconfortant de constater que des gens prenaient de nos nouvelles. J’ai vécu cette situation avec beaucoup de difficultés, je rédigeais mon mémoire, je regardais un peu la télé. C’est dur de vivre ces moments dans un espace aussi restreint. Le 14 juin, Emmanuel Macron a déclaré l’accélération du déconfinement mais nous n’avons pas ressenti une reprise totale. On peut sortir se balader mais nous n’avons pas retrouvé la vie d’avant, tout est balisé, on n’a pas accès aux salles habituelles. L’université est toujours fermée et, dans quelques jours, je soutiendrai mon mémoire au téléphone. Heureusement que j’aime lire : des ouvrages utiles pour mes études, Plaisance et urbanité, sur l’aménagement des ports de plaisance, La République de Platon que je prends plaisir à lire et relire pour réfléchir à la manière dont la chose publique a été pensée, à l’évolution des appareils de l’État, à la modernité de ce texte ancien.

Ce qui a changé, l’inscription dans les lois des libertés fondamentales, pouvoir se déplacer, s’exprimer, porter plainte contre l’État, manifester sont des éléments de progression. Peut-être que lorsque je retournerai dans mon pays, j’entrerai en politique pour faire évoluer ces droits qui ne sont pas toujours respectés et participer à un mouvement de remise en cause de la gouvernance qui confond intérêt public et privé. Je ressens une lassitude dans mon pays et une partie de la jeunesse a soif de changement. Nous nous inscrivons dans une culture de contestation pour dire non à la corruption. Il faudra quelqu’un pour porter la voix des sans voix. La Chine est bien présente en Afrique, mais elle vient avec des produits de consommation lowcost, c’est un partenariat gagnant-gagnant. Il faut créer les contours de la collaboration pour qu’il n’y ait pas de dérives. Avant de réaliser ces projets ambitieux, je travaille avec acharnement. Avant le confinement, je partageais mon temps entre mes études et un job de livreur de pizzas. Je sortais parfois de cours à 18h pour commencer mes livraisons à 19h. La vie est moins douce qu’en Afrique où nous avons un rythme beaucoup plus relax. Tout est minuté, programmé en France, je ne mets jamais de réveil en Afrique. À Abidjan, ma famille est toujours très présente pour m’apporter réconfort et douceur.

La liberté de mouvement me manque. Ici on réfléchit, on calcule, on prévoit trop, le rythme est effréné. En Afrique, j’avais du temps pour me balader et m’amuser. Je pense que je vais garder quelque chose de cette organisation, je serai méticuleux dans la programmation de mes horaires, c’est positif de travailler et les Français savent aussi profiter à fond de leurs week-ends. Ils optimisent leur temps. Je vais chercher des fonds pour ma thèse sur les ports de plaisance au défi de l’aménagement, les jurys des bourses en Côte d’Ivoire et à La Rochelle pourraient être intéressés pour financer mes recherches environnementales. Ainsi, je me consacrerai entièrement à mes études. Ensuite, je n’exclus pas un contrat avec la France qui a énormément participé à ma formation… Mais je reconnais que je compte les jours avant de pouvoir retourner chez moi. Je voulais prendre un billet pour Abidjan, cet été, mais il a été annulé. Ce virus est un mal inimaginable, il a créé un désordre dans le monde. J’ose croire que le progrès scientifique permettra d’en venir à bout. Je ne suis pas un fervent partisan de la théorie du complot, je pense comme tout profane que c’est un virus qui est arrivé par la force des choses. Nous devons maintenir cet élan de solidarité pour le combattre. L’être humain est allé trop loin, il faut revoir notre rapport avec notre milieu de vie. On paye sûrement pour ce qu’on a fait. Cela ancre encore plus profondément mes convictions environnementales.

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