Eva Trillaud

Eva Trillaud, 21 ans

« Dans ma tête, le confinement, c’était l’apocalypse. »

En licence pro métier du tourisme à La Rochelle, Eva rêve de créer une ferme pédagogique qui permettrait de « réinventer le rapport aux autres »…Pendant ses heures libres, elle devient apicultrice avec son père, près d’Angoulême où elle a grandi.

Mon père, chef d’entreprise dans le bâtiment, avait rénové un groupe de maisons en ruines à La Rochefoucauld, près d’Angoulême. Il a vendu l’une de ces maisons à son meilleur ami. Une porte permet le passage d’une habitation à l’autre. Depuis mes parents se sont séparés mais mon père s’est installé pas très loin. J’ai toujours vécu là. Cette année, j’aurais dû être quelque part dans une ville européenne, en service civique pour sortir de mon cocon de vie étudiante. Mais rien ne s’est déroulé comme je l’avais imaginé. Je venais d’obtenir un BTS gestion et protection de l’environnement que j’avais suivi dans la magnifique région du pays Basque. Mais entraînée par mes amis qui s’orientaient tous vers une licence, j’ai oublié l’idée d’une année sabbatique. J’ai eu envie de me diriger vers le tourisme tout en donnant une priorité à l’environnement et la seule formation qui se rapprochait de ce que je voulais faire, une licence pro métier du tourisme, se trouvait à La Rochelle. C’est une filière qui fait surtout le lien entre le tourisme et le patrimoine.Donc, je me retrouve dans un appartement à Saint-Éloi avec un ami, mais la cohabitation est devenue difficile et j’ai eu la possibilité de prendre un logement seule à la Ville en bois. Je suis boursière mais comme j’aime me faire plaisir de temps en temps, j’allais en voiture faire des ménages dans une maison de 140 m2 à une demie heure du Crous. Pour moi, le confinement a été l’apocalypse. J’étais installée à la Ville en bois depuis une semaine, j’avais rencontré une fille super dans ma formation avec laquelle je m’entendais bien, bref, je commençais à organiser ma vie. Et là, on nous annonce la fermeture des universités. Je me souviens, j’étais avec une vingtaine d’étudiants et nous avions cours avec le même professeur toute la journée. Nous avions compris que nous allions tous nous disperser sans vraiment savoir à quel moment tout allait reprendre un cours normal. J’ai ressenti de l’incompréhension. Tout était brutal et déroutant.

Au Crous de La Rochelle, ma fenêtre était devenue ma télévision, ma principale distraction. Il s’en passe des choses à l’extérieur quand on prend le temps de regarder. Les conducteurs qui s’évertuent à faire des créneaux, les gens qui passent à vélo, la diversité des oiseaux qui se posent sur les arbres. Dès l’annonce du confinement, j’ai voulu rentrer chez ma mère où j’ai la chance d’avoir un grand jardin.Mais j’appréhendais un peu car cela faisait longtemps que nous n’avions pas partagé le même toit. Mais finalement chacun a retrouvé ses marques. Mais je ne sais pas bien comment vont s’achever mes études. Le stage que je devais faire au Château des énigmes, près de Pons, est compromis car toutes les réservations ont été annulées. Le coronavirus ne m’affecte pas personnellement, car au profond de ma campagne je ne me sens pas en danger. Je fais attention, je respecte les distances avec les gens, je me désinfecte les mains. Mais je suis impatiente que ça se termine pour reprendre tout ce que j’ai envie de faire. La première semaine a été complètement inédite et exceptionnelle, j’ai donc beaucoup regardé les informations et suivi les événements sur les réseaux sociaux. Mais mon imagination s’est emparée de ces nouvelles noires et j’ai commencé à ressentir de l’angoisse et de la peur. Depuis deux semaines, j’ai pris de la distance avec tout cela.Je me consacre enfin à tout ce que je n’avais pas le temps de faire. J’aime beaucoup les livres de développement personnel, je ne suis pas une grande lectrice mais j’ai commencé deux livres de Laurent Gounelle et je vais lire tous ses ouvrages. Je suis comme ça quand j’aime un auteur.Je sais qu’après cette lecture je serai un peu différente. J’aime la manière dont il trouve une explication au geste le plus anodin… Par exemple, il s’est demandé pourquoi le dos du poulet cuit était coupé à la table de ses parents. Eh bien, son arrière-grand-père avait un four qui ne laissait pas la place au poulet. Ça peut sembler anecdotique mais ça m’interesse de savoir que ce détail s’est transmis de génération en génération.Cela donne du sens et c’est une obsession chez moi de donner du sens à ce que je vis, ce que j’entreprends, ce que je crée.

C’est toute l’étrangeté du confinement qui permet de passer de la petite histoire à la grande. J ’adore L’Étranger d’Albert Camus, il m’a emporté et, étrangement, j’ai perçu ce que pouvait ressentir le personnage qui semble indifférent.Je me suis intéressée aux Cinq leçons de psychanalyse de Freud, ça m’a permis de comprendre mes parents. Mon père veut toujours que je fasse mieux… C’est très bien mais quand on ne fait des choix que pour faire plaisir à quelqu’un ça peut devenir un problème. Avec ma mère très protectrice, on est très proches. Mais je ne serais pas ce que je suis si je n’avais pas eu mes parents. Ma mère est soutenante dès qu’elle sent que je suis un peu triste et mon père présent pour l’apprentissage. À tous les deux, ils ont « fait moi ».Par exemple, je me suis passionnée pour Les Fourmis de Bernard Werber… Autre insectes fascinants : les abeilles. Grâce à mon père, je suis devenue apicultrice, une activité que j’exerce pendant le confinement. J’aime être au contact des abeilles peut-être parce que ce sont des citoyennes qui exercent des tâches multiples. Une abeille nettoie la cellule dans laquelle elle est née, nourrit la reine, elle va chercher le pollen, elle le stocke et elle meurt. Cet intérêt pour l’apiculture a eu une influence sur mes études. Lorsque j’étudiais au pays Basque, on avait le choix entre réaliser un inventaire faunistique ou floristique ou une formation « apiculture ». La première année, j’ai choisi l’inventaire mais, entre-temps, mon père a décidé d’acheter une ruche. Théoriquement, il n’était pas envisageable de changer d’option, mais la cause de la défense des abeilles l’a emporté, je suis donc passée à cette formation apiculture. Maintenant, nous avons sept ruches. Moi, quand je suis avec les abeilles, je ne pense à rien d’autre. Il faut en prendre soin, vérifier qu’il n’y ait pas de pesticide dans l’environnement donc repérer tous les champs à trois kilomètres alentour. Quand on ouvre la ruche… c’est un peu stressant. On a 10 minutes pour vérifier qu’elles aient pondu, qu’elles aient stocké du miel. Quand on extrait ce miel, il faut s’assurer qu’il en reste assez pour elles puisque c’est leur nourriture. Il faut respecter la vie de cet animal sauvage et le protéger comme si il était domestique. En ce moment, les acacias fleurissent. Nous allons faire la transhumance, car le miel d’acacia est très fin…Je récolte le miel mais je fais aussi des bougies avec la cire et des baumes à lèvres avec de l’huile végétale. Amoureuse de la nature, je pense que rien ne pouvait arriver de mieux pour la planète que ce confinement… Les gens font leurs jardins, veulent des poules pondeuses. Car ils ont peur.Et bien, qu’ils fassent leurs jardins, ça leur apprendra. Ce qui est assez triste, c’est de voir que cela ne rapproche pas les gens les uns des autres… On regarde l’autre comme s’il avait la peste.

L’année prochaine, si la vie normale reprend, j’envisage de faire un master à Toulon, en tourisme et développement durable. Je me rapproche donc de ce que je veux faire. Depuis toute petite, je me dis que je voudrais faire un métier qui n’existe pas, je ne sais pas pourquoi. Dès que j’apprends quelque chose, j’ai envie d’y mettre ma patte. Je suis incapable de suivre une recette, par exemple. Je rêve d’avoir un vieux corps de ferme pédagogique, dans lequel je pourrais faire des tas de choses, fabriquer du savon, faire du tourisme. Inventer quelque chose qui repense notre rapport à l’autre et à la nature. Je viens d’avoir une bonne nouvelle, j’ai eu mon directeur de formation, je lui ai exposé le projet que j’avais concernant la ferme pédagogique et mon envie d’en faire le sujet de mon mémoire. Il m’a dit que c’était une super idée. Donc je me lance dans cette aventure.

Non merci

Le crous mobile

Le crous a son appli

Retrouvez toutes les infos du Crous (Restos U, logement, activités culturelles, services sociaux…) sur votre smartphone !