Anne-Sophie Delahais

Anne-Sophie Delahais, 23 ans

« Faire les choses à son rythme… On ne blâme pas les escargots d’être ce qu’ils sont. »

Anne-Sophie est en master 1 littératures et cultures de l’image à Poitiers. Elle a exercé son regard poétique sur le monde en écrivant un journal d’un confinement.

Je viens de Mont-Saint-Aignan, une commune près de Rouen, une ville à la fois ancienne, moyenâgeuse mais aussi industrielle et polluée, on dit que c’est le « le pot de chambre de la Normandie ». Le centre-ville est très sympa, mais il pleut absolument tout le temps, c’est vert et pas idéal pour les rhumatismes. Mon père est professeur d’histoire-géographie à la retraite et ma mère, d’origine polonaise, était professeure de polonais et est devenue bibliothécaire en France. Mon père parle peu d’histoire même si je sais qu’il est bon dans sa matière, il est toujours en mesure de répondre à une question pointue quand on visite un musée, par exemple. Jusqu’à l’entrée au lycée, j’avais peu de liberté, mes parents ne me laissaient pas sortir seule dans la rue, prendre le bus, ils avaient peur pour moi, je suis leur unique enfant. Quelque part, j’avais l’impression d’être enfermée dans une cage, j’étouffais d’autant plus que j’étais allergique aux acariens, j’avais du mal à respirer dans ma chambre. Être confinée dans mon 9 m2 à Descartes m’a donc semblé facile, j’avais un espace à moi dans lequel personne ne cherchait à entrer. Quand j’étais enfant, pour compenser ce sentiment d’oppression, je lisais et réfléchissais beaucoup. Si je devais donner un titre de livre qui m’a marqué, j’aurais du mal à choisir car il y en a beaucoup alors faute de mieux, je conseillerais La Voleuse de livres de Markus Zusak, l’histoire d’une jeune fille pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est assez à propos de lire sur de tels sujets, de voir que vivre en temps de paix n’est pas donné à tout le monde. Bien que maintenant je préfère l’humour noir, enfant, comme beaucoup d’autres, je me suis mise à la lecture grâce à Harry Potter, au grand désespoir de mon père qui aurait aimé que je lise des textes plus sérieux.

J’ai tellement lu que je me suis abimé les yeux, je souffrais d’insomnie enfant et je me sentais toujours très fatiguée. Cela ne m’a pas empêchée de vivre de très bons moments. À la question, quel est ton plus beau souvenir ? je répondrais : quand, chez mon amie d’enfance, nous nous juchions sur le toit de sa maison en compagnie de son chien et d’où nous regardions la vallée en contrebas et les collines aux allures de montagnes qui la délimitaient, en nous demandant ce qu’il pouvait bien y avoir au-delà. Les études littéraires que je fais cette année me permettent de revenir à mes premières passions et surtout de me « sédentariser » après avoir pas mal vagabondé. Poitiers est une ville parfaite pour reprendre son souffle. Je souhaitais un logement peu cher, dans un lieu peu pollué. Une ville mais pas une grande, avec beaucoup d’étudiants et donc beaucoup de potentielles rencontres intéressantes. Non seulement tous les critères étaient remplis mais le patrimoine historique y est intéressant. Au Crous, pendant le confinement, seul le bruit permettait de sentir que tout le monde n’avait pas disparu, le silence régnait dans les couloirs mais pas dans les chambres. Les animaux reprenaient leurs droits sur le campus. Mon univers s’apparentait alors à un microcosme, où les jours se confondaient et le temps ralentissait. Ce calme était fatigant à la longue. Le balai de la voisine perçait le silence. Les rêves étaient aussi étrangement forts. Ils semblaient plus réels que la réalité. On avait le temps de réfléchir… Et heureusement on avait encore le droit de marcher. L’humour noir faisait beaucoup de bien. Tourner en dérision le maximum de choses permettait de minimiser leurs impacts.

Entre la peur extrême de certains, l’imprudence et le dédain des autres, il y avait matière à rire… jaune, souvent, mais un rire reste un rire. Je ressentais de la lassitude, de l’apathie, du désabusement, une culpabilité lorsque je marchais dans la nature, même si je ne risquais de contaminer que les insectes. Une forme de paralysie s’installait : je ne la condamnais pas. Au contraire. Faire les choses à son rythme n’est pas une mauvaise chose. On ne blâme pas les paresseux ou les escargots d’être ce qu’ils sont. Mais bien sûr on lisait les actualités et pour compenser celles-ci le maximum de lectures agréables. Des sujets « légers » et « doux ». Certes, j’avais à manger dans le frigo, un toit sur la tête et j’avais le temps de réfléchir donc de regarder les paysages, l’arrivée du printemps, manifester de l’affection pour mes proches, avoir de longues conversations. Cette période m’a amenée à penser que chacune de nos actions ne devrait être entreprise qu’en ayant envisagé ses conséquences, car dans ce monde « ultra-connecté », l’effet papillon est vite arrivé. Je viens de m’installer dans un Crous de Rouen avant de réintégrer Poitiers à la rentrée. Mon médecin généraliste me parle de vieilles personnes qui ne sortent plus et nettoient leur intérieur toute la journée… Tout le monde dit et veut que le monde d’après soit différent mais ce nouveau monde je doute beaucoup qu’il surgisse maintenant. Ce n’est pas encore le déluge de Noé. Seuls ceux qui ont le privilège d’avoir assez de biens, d’instruction et surtout de temps peuvent essayer de changer les choses. Et à l’échelle planétaire, combien sont-ils ?En dépit de tout, ce fut une belle année riche. Plus tard, j’aimerais beaucoup être heureuse, continuer à apprendre, travailler à l’étranger, peut-être dans une bibliothèque. C’est encore un peu flou mais je suis avec les autres comme avec moi : je m’intéresse plus à ce qu’ils aiment et ce qu’ils sont qu’à ce qu’ils veulent devenir…

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