Aleksandra Djordjevic

Aleksandra Djordjevic, 22 ans

« L’univers a besoin d’une pause de nous. »

Aleksandra, étudiante en philosophie, vit dans une des grandes villes de la Serbie où sa mère, médecin en pneumologie, soigne des victimes de la Covid-19. Dans sa chambre de 9 m2, loin de son pays, elle a appris à vivre avec cette angoisse que sa mère soit en première ligne.

J’ai quitté la Serbie début 2020 pour arriver en bus à la cité Marie-Curie où je ne connaissais personne. Et j’ai croisé un garçon qui m’a aidée…Zakariya… Oui, il est très connu, il court partout, est partout à la fois pour aider les étudiants [rires]. Je suis là dans le cadre d’Erasmus en philosophie… En Serbie, je finis l’équivalent d’un master.Dans le cadre de la faculté, j’ai fait un stage dans une pension de famille de Saint-Tropez en septembre, avec un accès direct à la plage. La propriétaire est Serbe, mariée avec un Français, ils ont un petit garçon. Cela m’a amusée d’aider dans ce petit hôtel sympathique où l’ambiance était décontractée. Et puis je suis revenue en Serbie, ce n’est pas loin, à Nis, une grande ville du district de Nisava, au sud, où je vis depuis l’âge de 12 ans. J’y ai déménagé quand mon père, ingénieur, et ma mère, médecin, se sont séparés. Avant, je vivais dans la très jolie petite ville de Sokobanja, où la nature était très présente. J’ai des souvenirs de bandes de copains et de copines dans mon quartier résidentiel. On vivait avec ma grand-mère paternelle et j’adorais dormir avec elle, l’écouter me raconter des histoires de famille, de mariages… Parfois mon frère tapait contre le mur, nous l’empêchions de dormir. J’ai toujours eu envie de découvrir de nouvelles cultures, de saisir les opportunités de changer mon quotidien. Je devais avoir 9 ans lorsqu’avec une amie nous avions participé à un concours de dessin et gagné une excursion avec un groupe d’enfants qui venaient de toute la Serbie dans les somptueuses montagnes de Tara. C’était un premier goût de ces échanges avec des gens d’ailleurs, ailleurs, seule, sans repères connus. J’adore.

J’ai choisi la philosophie car je me passionne pour la connaissance de l’homme. Mon préféré est Kant, au bout de quatre ans, je commence à être plus à l’aise dans la compréhension de ses textes sur la métaphysique, il est rationnel dans sa réflexion. Hegel est plus spirituel. Sartre, j’aime beaucoup chez lui ce mélange entre le réel, la fiction et la philosophie. Heidegger, son travail sur la conscience, il s’intéresse à l’être… Étrangement, lorsque j’ai quitté la Serbie en janvier pour m’installer à Poitiers, je n’ai pris qu’un livre avec moi : Hermann Hesse Narcisse et Goldmund… J’ai presque tout lu de lui, j’adore Siddhartha aussi. Je pensais que c’était inutile de me charger, j’allais vivre des tas de choses avec Erasmus. Et tout a commencé très fort, les rencontres avec d’autres étudiants du Mexique, de Russie, de Pologne avec lesquels nous avions des projets de voyages. Nous devions visiter tous les châteaux de la Loire, nous avons commencé par Chenonceaux… Mon petit ami Serbe, qui est musicien, m’a rejointe en février et nous avons visité Paris… Je ne vous parlerai pas du Louvre mais du 59 Rivoli, lieu fabuleux avec une galerie contemporaine et des concerts gratuits, un bain de culture et de créativité. On a adoré. C’est un endroit qui était squatté par les artistes et qui est devenu un lieu d’invention collectif. Assez symbolique d’une sorte de rebellion qui se transforme en lieu d’appropriation culturelle, validé par les institutions. J’étais vraiment dans une belle dynamique quand j’ai eu le sentiment d’être arrêtée net dans mon élan… Avec la Covid… Je me suis soudain retrouvée enfermée dans ma chambre de 9 m2, je voyais des connaissances rentrer vite chez elles en Italie, en Allemagne, en Pologne, d’autres restaient, un Mexicain, un autre du Kazakhstan. Au début, j’avais peur de rester seule, je ne pouvais plus revenir, mon pays avait fermé ses frontières. J’avais peur de tomber malade et d’être emmenée je ne sais où. Et puis cela s’est stabilisé, il s’est avéré que beaucoup d’étudiants sont restés. Bon ! J’ai créé un petit univers chaleureux dans ma chambre avec des bougies parfumées, de la musique, c’était important. Et puis je ne me sentais pas seule avec toutes les initiatives étudiantes pour que nous soyons réconfortés. Je fais du yoga depuis longtemps, ça m’aide beaucoup. J’ai l’impression que nous sommes devenus plus sensibles, nos sentiments sont exacerbés.

Mais c’est surtout la vie de mes proches en Serbie qui m’inquiétait. Ma mère, médecin en pneumologie, soignait des patients atteints de la Covid. Elle m’appelait tous les jours, elle me disait qu’elle allait bien, elle avait le sourire dans la voix, mais je sentais qu’elle ne voulait pas m’inquiéter, elle ne me disait pas tout. Parallèlement, j’avais mon frère qui me disait : « Mère ne t’a pas raconté ce qui se passe dans son service ? » Je savais qu’elle vivait des choses terribles mais qu’elle me préservait, elle me disait : « Surtout, surtout, fais attention. Ne sors pas. Surtout. » Au début, c’était vraiment effrayant et terrible de me sentir loin d’elle alors qu’elle était en première ligne. Et puis le temps a passé et j’ai constaté qu’elle allait bien. J’essayais de me concentrer sur mes études. Et puis, la vie nous force à nous mettre face au silence, à comprendre ce que nous voulons vraiment. Beaucoup de gens n’ont jamais été seuls avec eux-mêmes. L’univers a besoin d’une pause de nous. Notre civilisation va dans une direction étrange depuis très longtemps. Seule la souffrance peut nous permettre de nous interroger sur nous-même et sur le monde. Il est évident que nous ne sommes pas les maîtres du monde, nous ne le possédons pas et c’est clairement ce que l’univers nous dit. Quand tout cela sera terminé, nous serons reconnaissants d’avoir vécu cette expérience. Tout ce qui se passe est bon pour nous. Et puis tout passera, le bien et le mal. J’ai l’impression d’être « un peu vieux » de toute cette expérience, je suis devenue plus mature. Ce silence est parfois interrompu par le bruit de mes voisins qui ouvrent et ferment les portes ou des messages des amis, de la famille.Maintenant, je suis à quelques jours du départ, car je viens d’apprendre qu’il y a une place dans un avion.Quelle étrangeté. Je vais rentrer, prendre un peu le temps avec les miens et je repartirai, je reviendrai vers la France que j’aimerai toujours. Je ne veux pas rester en Serbie qui a la triste réputation d’être un des endroits très corrompus, un pays qui pourrait devenir européen en 2025. J’aimerais découvrir d’autres cultures. Et peut-être enseigner mais d’une manière particulière, à des gens qui sont vraiment intéressés par la philosophie pour aller loin dans les discussions et écrire dans des revues intellectuelles. Je vais repartir avec mon livre de Hermann Hesse dans mes valises. Je vais retrouver ma mère, comprendre vraiment ce qu’elle a vécu. Elle a été testée hier, on attend les résultats. Je suis à la fois triste de subitement repartir sans être allée au bout de ce projet Erasmus et heureuse car quelque chose va enfin changer dans ma vie. J’ai un besoin fou de sortir, d’aller en mer, d’être libre, de boire du café ou du vin avec mes amis.

Mais quand je repenserai à la France, je crois que l’image la plus présente sera cette petite chambre de 9 m2 où j’ai goûté un silence si particulier, où j’ai passé tant de temps, où je me suis sentie en sécurité. Je garderai de la tendresse pour ce petit univers cosy que je m’étais créé avec cette vue magnifique sur la très sereine ville de Poitiers.

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