Thaïs Renauld

Thaïs Renauld, 19 ans

« Ce confinement m’a libérée. »

C’est la danse qui a amené Thaïs à La Rochelle. Elle est étudiante à l’Atlantique Ballet Contemporain du conservatoire. Elle venait de réussir une audition qui lui ouvrait les portes d’une école de danse contemporaine à Madrid mais, pendant le confinement, elle a décidé d’y renoncer.

Je suis quelqu’un de nostalgique. Dans la maison familiale en Savoie où je suis confinée, me reviennent des moments avec mes amis, des soirées, des ambiances de cours…Je suis originaire d’Aix-les-Bains, en Savoie. Cet endroit se décrit simplement par son lac naturel et ses couchers de soleil entre les montagnes. Avant, nous habitions dans une HLM au cinquième étage et je pouvais rester des heures devant la fenêtre à observer le paysage, on apercevait le lac dans le lointain, la petite colline qui était en face de la ville de Tresserve, la fameuse montagne de la Dent du chat et le mont Revard. Je regardais les trains passer et je voyais la ville changer au fil du temps. Aujourd’hui, je suis devenue étudiante dans une école de danse de La Rochelle. Le 13 mars, j’étais dans mon logement du Crous, à la Ville en bois… Je me souviens de l’atmosphère particulière qui régnait dans la résidence. C’est le jour où tous les cours se sont arrêtés en France. À ce moment-là, personne ne prenait la situation du coronavirus au sérieux. Le dimanche 15 mars, nous avons tous reçu un courriel du Crous qui nous demandait de quitter notre appartement avant le mercredi suivant. C’était assez perturbant de recevoir ce message dans lequel on sentait de l’angoisse.Au tout début de la semaine, des agents du Crous sont venus sonner chez moi avec des gants, des masques et des vestes épaisses afin de nous recenser, savoir si on partait définitivement ou temporairement. Ils voulaient connaître la date de notre éventuel départ. J’avais jusqu’à la fin de la semaine pour partir. Un deuxième courriel nous avait indiqué que nous avions la possibilité de rester si nous le souhaitions. Mais imaginez cette sensation de se faire virer de chez soi. Je n’aime pas bien laisser mes affaires. Ce cocon, j’avais pris soin de le décorer : au mur, j’ai accroché les photos de mes amis, de ma famille. C’est mon monde à moi, mon premier appartement, un monde de 18 m2 auquel je me suis attachée.

Que fallait-il faire ? Mes parents habitent à l’autre bout de la France, il n’y avait presque plus de trains, je n’étais même pas sûre de pouvoir rentrer. J’ai dû annuler un rendez-vous médical important. Sujette aux crises d’angoisse, je me suis affolée, j’ai passé une nuit à réfléchir à la manière par laquelle j’allais rentrer en Savoie. Cette situation a provoqué beaucoup d’émotions en moi, de la panique et de la colère. J’avais déjà un peu peur de l’avenir, alors avec ce qui se passait, j’en avais une vision encore plus floue. Finalement, j’ai trouvé un train La Rochelle-Paris puis Paris-Aix-les-Bains… Il y avait peu de monde dans le wagon, presque personne dans le métro, c’était très étrange. J’espère que cet événement permettra à la politique actuelle de réaliser que la santé compte avant tout et que ceux qui nous gouvernent prendront des mesures en ce sens dans les années à venir. Maintenant, je suis contente d’être chez ma mère, qui habite dans une grande maison, à la campagne, entre Annecy et Chambéry. Elle travaille mais je passe mes journées avec mon chat et mes soirées avec elle, ce qui est mieux que toute seule dans mon 18 m2. Pour la majorité de mes proches, la vie d’avant n’a pas tellement changé. Mon père est boulanger, il ressent une grande fierté de continuer à travailler. La bonne odeur du pain chaud réconforte les gens et la boulangerie est un des seuls endroits où le contact social est préservé. Ma grand-mère n’est pas complètement seule, elle vit chez elle, dans un appartement. Elle ne sort plus comme avant pour faire ses activités mais ma sœur habite le même immeuble donc elles se rendent visite. Ce silence est reposant, cela fait du bien de ne pas avoir de pollution sonore. Je préfère vivre en ville mais ce calme me permet de renouer avec la nature et me donne la sensation de respirer un air plus pur. Le chant des oiseaux, le vent sont des sons que j’avais presque oubliés. J’ai actuellement l’image d’une planète qui se purifie même si je sais que ce n’est que temporaire, j’ai l’impression que la nature reprend un peu le dessus. C’est peut-être aussi parce que je suis passée rapidement de la ville à la campagne.

Ce qui nous arrive est un événement historique. Un événement important et grave qui prouve que l’homme n’a pas le pouvoir sur tout. J’ai décidé de reprendre mes cours de maths de terminale S afin d’essayer de comprendre tout ce que je n’avais pas assimilé. J’ai aussi décidé de faire un travail de renforcement musculaire intense pour maintenir mon corps en forme. Résultat, mon tapis de yoga et mes cours de maths m’inspirent pendant cette période. Fin avril, une réflexion qui était en gestation depuis un ou deux ans s’est précisée. Une réflexion qui va sans doute orienter autrement ma vie. En fait, il y a quelques années, j’avais eu beaucoup de mal à convaincre mes parents que je voulais faire de la danse et peut-être en faire un métier. Et aujourd’hui, je remets ce choix en cause. Au début, mes parents n’ont pas bien compris mon changement d’optique, ils avaient investi de l’argent dans mon projet et avaient accepté l’idée que la danse soit ma passion. J’ai réussi une audition pour entrer en septembre dans une bonne école à Madrid afin de devenir danseuse contemporaine… Mes parents sont un peu désarçonnés et je le comprends.

Maintenant que j’ai réussi à avoir des auditions et des diplômes et alors que j’ai remué ciel et terre pour accomplir mon rêve, je leur dis que je veux arrêter.Pourquoi ai-je pris cette décision ? Avec cette catastrophe sanitaire qui fragilise les intermittents du spectacle, la voie artistique me fait peur. J’ai eu une prise de conscience sur la galère que vivent les intermittents. J’ai besoin de faire un métier sécurisant. J’ai réfléchi et j’opte pour des études de BTS diététique par correspondance avec le CNED tout en continuant la danse mais pas de manière aussi intensive. Et en fait, ce n’est pas si simple que cela. Après avoir beaucoup cogité, parlé avec mes parents, j’ai déballé ce que j’avais sur le cœur : depuis quelque temps, je ne prenais plus de plaisir à danser. Physiquement, je résiste bien mais le mental ne suit plus, je suis lasse d’avoir peur de l’examen, de l’audition. Je culpabilisais car mes parents ont investi de l’argent dans ces auditions. Mais j’ai décidé de ne plus agir en petite fille modèle qui veut surtout faire plaisir à son entourage. J’assume ce changement à 180 degrés. Et je ressens que j’ai aussi autre chose à faire… Pendant le confinement, j’ai eu cette envie de me replonger dans les mathématiques et les sciences… Je les avais négligées au lycée car j’étais dans une période où je décrochais un peu, préoccupée par la séparation de mes parents. Si je n’avais pas eu ce temps de pause forcée, je n’aurais pas eu ce moment où les discussions ont pu s’engager vraiment avec mes parents. Ils sont finalement rassurés que je m’inscrive à ce BTS et contents que je ne fasse pas une croix sur la danse. Et puis, ils savent aussi que je ne me repose pas sur eux. J’ai financé mon permis de conduire grâce aux trois ans d’économies que j’ai faites en travaillant à la boulangerie. Je me sens soulagée, je deviendrai peut-être diététicienne sportive ou dans l’agro-alimentaire. J’ai travaillé un temps dans un restaurant gastronomique. Mon père était chef cuisiner, nous partageons ce goût pour la confection de bons plats. Je vais souffler un peu, peut-être m’ouvrir à d’autres disciplines, faire du cirque et de la gymnastique dans le cadre de mes loisirs. Et je me sens délestée d’un immense poids. Certes, je ne serai peut-être jamais danseuse professionnelle, mais la danse restera un moyen d’exprimer mes émotions. Je vais en faire un terrain d’expression dégagé de toutes contraintes. N’est-ce pas la définition de la liberté ?

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