Raïssa

Raïssa*, 20 ans

« Ce goût d’une liberté qu’on nous a volé. »

Raïssa a quitté son île de Mayotte pour faire des études de médecine à Poitiers. Elle vit dans l’inquiétude permanente que ses proches qui sont loin soient touchés par le virus.

J’aimerais coucher sur papier ces jours que j’ai passés enfermée car ils m’ont aidée à me rendre compte de beaucoup de choses : j’ai dû quitter ma petite île natale de Mayotte afin de suivre des études que je ne pouvais faire qu’en métropole. Mayotte, c’est cette île de l’océan Indien. Le climat y est plus chaud, je dirais même beaucoup plus chaud. Les gens tiennent à leur culture. J’ai passé mon enfance dans mon village à jouer dans la boue et à courir partout pour tout et pour rien. Ma pauvre maman a dû crier un nombre incalculable de fois. C’est un endroit animé par les fêtes de fin d’année des écoliers, les mariages, les vacances scolaires ou encore les cris euphoriques des enfants qui jouent dans la rue, après l’école. Mais j’aimais surtout le calme reposant de la nuit. C’est un peu différent de la métropole. J’aurais aimé rester avec ma famille mais j’ai pensé à moi pour me forger un avenir. Je suis en première année d’études pour la santé, la Paces. Combien de fois, dans mon île, m’a-t-on répété que les études de santé sont longues et compliquées !Mais je m’y suis tenue car je me revois encore observer chaque geste du médecin lors d’une visite médicale. J’étais fascinée par sa capacité à comprendre ce qui ne va pas, en me posant des questions au fur et à mesure qu’il m’examinait. Cette sensation que la plupart des personnes expriment après avoir vu le médecin, elles se sentent déjà mieux avant même d’être guéries. L’écoute, cette part intrinsèque du soin, m’intéresse autant que la médecine pure. Alors lorsque pour la première fois on m’a demandé ce que je souhaitais faire quand je serai grande j’ai répondu « docteur », sans trop réfléchir.Après le bac, j’ai fait le nécessaire pour intégrer le campus de Poitiers, une ville dans laquelle j’ai de la famille. En mars, j’avoue que lorsque nous avons reçu l’ordre de ne plus quitter nos chambres universitaires dans le but de limiter le nombre de contaminations, je n’ai pas tout de suite réalisé. J’ai juste haussé les épaules avant de continuer ma journée. Mais le dimanche matin, lorsque je me suis réveillée, j’ai entendu le silence dans la résidence, habituellement agitée. J’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu des étudiants, téléphones en main, faisant les cent pas, l’air inquiet. Et puis je me suis replongée dans mes révisions, dans la bulle de ma chambre. Ma quiétude a été balayée lorsque j’ai reçu un appel de mon ami complètement désorienté après avoir reçu un e-mail du Crous, invitant les étudiants à rejoindre leur domicile familial. J’ai alors compris pourquoi les dernières nuits avaient été si paisibles, pas de voisins qui parlent haut et fort, ni de musique qui accompagne les joueurs de billard et de babyfoot, comme chaque fin de semaine.Le lundi après-midi, il était presqu’inquiétant de voir les couloirs vides et les cuisines silencieuses. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de la gravité de la situation.

Au début, je prenais cela comme une chose passagère qui allait s’estomper après quelques jours, mais, en réalité, cela prenait de l ’ampleur. Alors, préférant ne pas rester seule et enfermée dans une chambre de 9 m2, j’ai appelé ma belle-sœur pour demander si c’était possible de la rejoindre. J’y vais très rarement passer des week-ends car je préfère rester à la résidence afin de réviser les colles du lundi, sans avoir d’occasions de me disperser. Actuellement, ce qui me revient le plus ce sont mes nuits de révisions, les journées que je passais dans la salle de travail à rouspéter contre le bruit de la canalisation. Ces bruits désagréables me manquent et le silence qui règne les midis commence à devenir pesant. J’en viens même à me dire qu’aujourd’hui je me rendrais volontiers chaque jour en cours pour avoir du monde autour de moi. Moi qui ne supporte pas le bruit et l’agitation. Maintenant, je passe donc mes journées dans la maison de mon cousin à Biard, une banlieue proche de l’aéroport de Poitiers. Ici, le nombre d’habitants n’est pas très élevé alors le silence est aussi fort que lorsque j’ai quitté la résidence. La seule chose qui arrive à rendre moins monotone les journées est ma petite nièce de deux ans qui ne comprend pas trop la situation.

C’est avec ces jeux, que les adultes qualifient de bêtises, que j’arrive plus à mieux gérer le silence. Être enfermé, c’est quelque chose d’oppressant. Même si j’ai la chance de sortir dans le jardin, il y a toujours cette sensation de liberté volée. Alors, lorsque je la vois courir partout et vivre comme si de rien n’était, je souris. Son insouciance, sa joie me font rire. Et puis, tout au long de la journée, je communique par messages avec mon petit copain et il faut dire que son esprit d’enfant et ses blagues qu’il trouve super cools me font beaucoup rire.Si quelque chose bouge en moi ? Sûrement le sentiment de culpabilité et de honte. En fait, je me suis rendu compte durant ce confinement que j’ai trop délaissé mes proches. Je me trouvais toujours un bon prétexte pour ne pas les appeler. Maintenant avec le journal du soir, je flippe toujours en entendant que le nombre de morts a encore augmenté. J’ai toujours peur qu’on m’appelle pour me dire qu’une personne à qui je tiens n’est plus parmi nous. Être enfermée m’a poussée à réfléchir, mon imagination fait augmenter mon stress.Mais ce qui n’a pas changé est ma passion pour la médecine. Je passe mes journées le nez dans mes cahiers. Dès que je me réveille, je me plonge dans les révisions pour essayer de me rassurer sur mes études. Mais lorsque je sens que je suis sur le point de craquer, je laisse tomber les révisions pour sortir profiter du soleil ou encore lire pour un peu oublier que, depuis plusieurs jours, je fais les mêmes gestes dans le même décor. J’appelle ma famille à Mayotte qui en est plus que ravie. Et je laisse ma petite sœur me décrire la journée qu’elle vient de passer à la plage. Il lui arrive de l’évoquer avec rêverie : « J’ai senti le sable chatouiller mes orteils et le vent me caressait la joue, Raïssa. Tu me croirais si je te disais que j’ai regardé le soleil descendre vers l’ horizon, hein ? C’ était beau et j’aimerais y retourner demain. » J’arrive même à en être jalouse. Alors qu’avant, la description de ses journées ne m’intéressait pas trop. Mais il faut croire que le fait de vivre près de la plage aide à mieux supporter le confinement. En plus, il fait plus chaud chez eux. J’ai tellement peur pour eux que je deviens presque addictive à nos échanges téléphoniques.Mais j’ai beaucoup flippé lorsque ma mère m’a dit être malade. Avec tous ces décès annoncés, j’ai perdu l’appétit.

Personne à la maison ne comprend pourquoi je ne mange pas. C’est juste que mon égoïsme me fait culpabiliser. J’aime ma mère et, dans le contexte actuel, la peur de la perdre est effrayante.Parfois me vient le souvenir des soirs où elle nous racontait des contes. Elle ne sait pas lire mais ça n’a jamais été un frein pour nous émerveiller quand nous étions plus jeunes, avec mes sœurs et mon frère. Après une journée passée à l’école et à nous amuser dans la cour de la maison, le soir nous allions nous asseoir en lui demandant une histoire. On l’écoutait nous raconter une histoire que sa propre mère lui racontait, les péripéties d’une petite fille qui s’appelait Moina ou encore les bêtises qu’elle-même faisait plus jeune. J’aimais ces moments-là, rien qu’à nous. Et dire que je râle chaque fois que maman demande de l’appeler parce que je leur manque. Quelle ingrate je suis. Je suis revenue au campus fin avril. Au début c’était vraiment étrange de vivre dans un silence aussi présent et qui rendait la cité presque fantomatique. Lorsque je me rendais dans la cuisine, j’avais plus l’impression de vivre seule dans la résidence, cela me changeait complètement de l’animation dont j’avais l’habitude. Depuis le 11 mai, la cité semble revivre. De ma chambre j’entends les voisins discuter heureux de se retrouver. Même si dans les lieux communs ils restent toujours éloignés, les discussions sont animées et maintenant je peux sentir les bonnes odeurs de nourriture aux heures des repas. Ce qui satisfait grandement mon côté gourmand. Évidemment, les vendredis soirs restent calmes puisque le regroupement entre les résidents est interdit. Ça me rassure un peu, je sais que nous sommes loin d’être hors de danger de toute contamination. Mais l’espoir de pouvoir revenir à la normale grandit chaque jour. C’est toujours étrange de voir les gens porter un masque lorsque je fais les courses mais je m’imagine parfois dans un monde virtuel et quelquefois je me retrouve à rire seule, derrière mon masque. Je révise, je suis rassurée de savoir que mes examens sont programmés les 17 et 18 juin. Mais je ne sais pas encore dans quelles conditions car les distances de sécurité seront mises en place. Forcément, actuellement je fais le lien entre tout ce qui se passe, l’abnégation des soignants et mon choix de devenir médecin… La plupart des gens pensent que ceux qui choisissent d’être médecin le font pour l’argent. Mais actuellement ce sont eux qui se lèvent très tôt le matin délaissant leur famille pour aller soigner et soutenir les malades à l’hôpital. Je sais qu’en dépit de la difficulté qu’ils rencontrent, ils aiment leur travail. Cela me donne encore plus envie de faire ce métier. Je reste chez moi mais j’aurais aimé moi aussi pouvoir venir en aide à toutes ces personnes qui se sentent mal, qui souhaitent guérir. Les soignants donnent tout et mettent tout leur cœur pour nous soutenir dans cette épreuve. Ça me fascine.L’idée d’être au contact des patients et peut-être même risquer d’être malade m’effraie évidemment mais cela ne m’incite en rien à changer d’orientation, bien au contraire. Cela donne un sens encore plus profond à ma vocation.

* Préférant garder l’anonymat, son nom n’apparaît pas.

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