Mohamed Lemine El Fadel

Mohamed Lemine El Fadel, 28 ans

L’étonnant destin de l’enfant du désert Mohamed a été élevé par sa grand-mère au milieu du désert en Mauritanie, à Ouadane, dont la partie de la ville ancienne, avec ses murs de pierres rouges, est inscrite au patrimoine de l’Unesco. Il avait une vingtaine d’années lorsqu’il a été le seul candidat de son pays reçu par Ashininga, une ONG japonaise qui offre des bourses d’ études à l’ étranger afin de contribuer au développement de l’Afrique.

Je suis né à Nouakchott, en Mauritanie, en 1992, dans une famille ni riche, ni pauvre mais ma mère m’a confié à ma grand-mère qui vivait à Ouadane, ce qui signifie « deux oueds ». C’est une ville de 4 000 habitants célèbre pour ses savants. Il y a une rue qui s’appelle Les 40 savants.Elle est réputée pour ses dattiers. C’est malheureusement une ville qui est aujourd’hui en danger d’ensevelissement. Comme la grande majorité des enfants en bas âge, j’allais à l’école coranique car, on le sait peu, mais c’était la seule manière d’apprendre l’arabe littéraire, le niveau d’enseignement en école primaire étant très bas, surtout en dehors de la capitale. Les enseignants, très mal payés, préfèrent rester à Nouakchott car ils peuvent avoir une activité lucrative complémentaire. Ma mère, qui était enseignante en école primaire à la capitale, ne voulait pas que je sois pénalisé à l’âge d’entrer dans le secondaire. J’ai cessé de considérer ma mère comme ma sœur à la mort de ma grand-mère en 2001, j’avais 9 ans. J’ai alors quitté Ouadane pour la capitale et intégré une école publique. Mon père était commerçant dans le textile. J’avais 15 ans lorsqu’il est mort à 42 ans à la suite d’une erreur médicale. Pour moi, c’était la fin du monde. Je suis l’aîné de ma famille, j’ai un frère et une sœur. J’ai donc dû travailler pour aider ma mère qui nous élevait seule. J’ai installé des antennes paraboliques et je me débrouillais bien, j’ai commencé à gagner un peu d’argent. Au collège, j’étais toujours le premier en mathématiques et en physique mais j’avais des notes catastrophiques en anglais et en français que je n’avais pas pratiqués enfant. En mémoire de mon père qui avait subi les conséquences du système de santé déficient dans mon pays, ma mère voulait que je fasse médecine. J’étais donc entré en première année mais je n’ai jamais imaginé un jour être médecin et j’ai toujours su que je voulais être ingénieur. Les seules écoles d’ingénieurs qui existent en Mauritanie dépendent de l’armée mais ma mère ne voulait pas que j’y entre. J’avais aussi tenté de devenir pilote d’avion.

En Mauritanie, on passe son temps à tenter et essuyer des refus. J’ai réussi toutes les épreuves sauf la dernière, l’évaluation de ma vue. On m’a dit que j’avais du mal à voir certaines couleurs. J’ai alors décidé de postuler comme candidat libre pour passer un second baccalauréat spécialisé en mathématiques. J’ai pu entrer en licence de mathématique-physique-informatique à l’université de sciences à Nouakchott. Je me disais que j’allais devenir professeur de mathématiques, que c’était mon destin. Au bout d’un an, j’ai reçu une lettre de mon oncle qui m’a informé qu’une ONG japonaise donnait droit à des bourses d’études à l’étranger pour des orphelins dans le but de leur donner accès à la meilleure éducation et de contribuer ainsi au développement de l’Afrique. Une offre très sélective car cette ONG ne donne son soutien qu’à un seul étudiant par pays et par an. Je pense que ce fut la décision la plus difficile de ma vie, mais étudier dans une école d’ingénieurs en Europe était mon rêve, alors j’y ai cru et je me suis inscrit. Cela impliquait encore une fois de tout recommencer à zéro et de faire confiance à une ONG japonaise. Les membres de l’organisation m’ont demandé si j’étais prêt à passer deux champs d’étude d’une durée d’un an au Sénégal et en Ouganda pour prendre des cours intensifs de langues avant d’intégrer une école d’ingénieurs. J’ai accepté l’idée. J’attendais fébrilement la réponse et, un jour, j’ai ouvert le courrier : « Félicitation, tu as réussi l’accès au programme IAA (Initiative d’Ashinaga pour l’Afrique). » J’étais le seul depuis 2015 à avoir obtenu le concours en Mauritanie.

Je repensais à ma mère qui était forte en maths et me donnait des cours quand j’étais tout petit. J’étais tellement heureux, j’allais réaliser mon rêve sans me demander comment j’allais subvenir à mes besoins. J’ai rencontré le président japonais de cette organisation, un vieux monsieur de 85 ans qui, enfant, avait perdu sa mère dans un accident de la route et voulait aider d’autres orphelins. Je suis parti en voiture et j’ai voyagé une journée pour arriver au Sénégal où je me suis retrouvé avec cinq étudiants du Cameroun, de République Démocratique du Congo, de Madagascar, du Sénégal et du Bénin, trois garçons et deux filles, tous brillants. J’avais 23 ans, j’étais le plus âgé. Nous avons été installés dans deux appartements séparés. Cela a été une période passionnante. Nous sommes restés très liés aujourd’hui. Au début cela a été dur mais c’était une opportunité formidable et je ne voulais pas la gâcher. Après un deuxième champ d’études en Ouganda, pour apprendre l’anglais, j’ai su qu’il y avait une bourse pour commencer une école d’ingénieurs à Laval, au Canada. J’ai été pris mais je n’ai pu avoir le visa. Ashinaga a voulu me prendre un avocat pour défendre ma cause mais je n’ai pas voulu m’acharner, je rêvais de venir en France. Et c’est ainsi que j’ai été accepté en école d’ingénieurs à La Rochelle. Comme j’avais déjà une année de sciences à la faculté de Nouakchott, j’avais été pris en deuxième année mais j’ai refusé. Je voulais recommencer à zéro et avoir une vraie formation. Ils n’avaient jamais vu un étudiant refuser de sauter une année. Je suis aujourd’hui en cinquième année à l’école d’ingénieurs de La Rochelle que j’ai intégrée grâce au programme d’Ashinaga.

Je viens de me spécialiser en mécanique, en informatique et en électronique. Je perçois ma bourse d’étude mais je suis livreur à Uber Eats pour pouvoir rentrer tous les ans en Mauritanie. Je me suis marié en 2018 avec une jeune femme que j’ai rencontrée en 2014 mais je suis vraiment tombé amoureux en 2016. Quand je l’ai vue, je savais que c’était elle. Elle s’appelle Mariam, elle a 20 ans, elle est en terminale et voudrait faire des études littéraires. Depuis, nous avons eu une petite fille, Aya. Elle est née le 15 avril 2020 pendant le confinement. L’annonce du virus est un cauchemar pour moi, je ne peux plus rentrer au risque de contaminer ma famille. Si je reste coincé au pays, je perdrai tout, donc je dois rester en France. Le 16 mars, j’étais allé chercher du riz et des spaghettis dans une supérette mais il n’y avait plus rien sur les étals. J’ai paniqué et je me suis dit : « Est-ce que c’est la fin du monde ? » Tous les Français avaient quitté le Crous, c’était un film d’horreur. Je me souviens avoir croisé ma meilleure amie, Jade, au supermarché, cachée derrière son masque. Au début de l’aventure avec Ashinaga, ma culture m’interdisait de salir une femme, c’est-à-dire de la toucher ou de l’embrasser. Mais après mes études avec l’ONG japonaise, je ne pouvais plus continuer à avoir le sentiment d’offenser ainsi les femmes que je rencontrais. Eh bien lorsque j’ai croisé Jade cela m’a rendu triste de ne pas pouvoir lui faire une bise comme d’habitude. C’est ma grande amie, on est dans la même formation scientifique, elle m’a beaucoup aidé à développer mes compétences linguistiques. Ma famille s’inquiétait beaucoup pour moi en Mauritanie et cela ne faisait qu’accentuer mon angoisse. J’ai décidé de tenter d’oublier le confinement et de me concentrer sur mes cours. Et puis la cité Antinéa s’est animée. Le 15 avril, le jour de la naissance d’Aya, j’ai ouvert la fenêtre et j’ai assisté au concert au balcon. J’avais l’impression qu’une fête avait été organisée pour l’arrivée de ma fille. Aujourd’hui, j’ai beaucoup de copains à La Rochelle qui m’invitent dans leurs familles pour le nouvel an ou pour visiter la région. Et je prépare le projet qui me tient à cœur depuis longtemps : en Mauritanie, la population rurale vit dans des villages de moins de 200 habitants. Je propose donc d’installer des panneaux solaires en construisant des petits centres d’énergies dans chaque village, afin d’apporter l’électricité mais aussi de ralentir l’exode des personnes qui s’entassent à la capitale surpeuplée.

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