Maïlly Corinthe

Maïlly Corinthe, 20 ans
« Devenir microbiologiste. »

 

Maïlly a quitté la Martinique pour se spécialiser en sciences de la vie… Elle oscille entre un sentiment de peur que provoque la situation et un besoin d’avoir du recul sur les événements. Elle aimerait devenir microbiologiste.

Je viens de Martinique et je suis arrivée en métropole pour faire une formation qui n’existait pas dans mon île : la biologie en spécialité des sciences de la vie, un domaine que j’explore depuis toute petite. Dans un livre offert par une amie de ma mère, je me passionnais pour les animaux, les relations entre les proies et les prédateurs, la vie et la mort des cellules, l’adaptabilité de l’homme à son environnement. C’est un petit nid, la Martinique, on s’y sent protégé. À l’école, j’ai eu la chance d’avoir des professeurs qui m’ont appris à argumenter, débattre, je me suis affirmée parfois un peu trop au goût de mes parents. Je me souviens d’une professeure de français, Madame Martinon, qui était d’une grande exigence sur la syntaxe, la précision et la richesse du vocabulaire. Lorsque je suis arrivée au lycée, j’avais un langage si soutenu que mes amis ne me comprenaient pas toujours.
C’est peut-être cette assurance qui m’a donné envie de venir en métropole. Je suis maintenant à Poitiers, en première année de licence, j’aimerais faire un master d’immunologie et de microbiologie. Peut-être dans la perspective de devenir microbiologiste, donc m’intéresser à ces virus qui immobilisent la planète.Mon père est plombier et ma mère ouvrière dans le conditionnement alimentaire mais elle s’est arrêtée pendant le confinement pour être près de mon frère qui est atteint d’un handicap neurocérébral. J’avais 2 ans lorsque mes parents se sont séparés, j’ai vécu dans plusieurs endroits du sud de la Martinique. Aujourd’hui, mon père vit à Rivière-Salée, où il y a des mangroves, et ma mère à Saint-Esprit, un coin plus montagneux. L’endroit où j’ai préféré vivre est Rivière-Pilote, une petite ville tout au sud où je connaissais tout le monde et où les plages sont préservées. J’y suis allée faire des randonnées dans une nature dense et sauvage, avec des cascades. Aujourd’hui je vais plutôt parcourir la boucle de « Trou cochon » au Vauclin, en forêt sèche. Et puis je me souviens des balades au nord dans la partie la plus belle de la Martinique à mon avis, les gens sont plus chaleureux, on y mange bien, les prix sont plus abordables. La Montagne Pelée est dangereuse car rocailleuse. Au Morne-Rouge, c’est très frais, on y trouve plus de forêts et d’espèces endémiques.

Quand on pense à cet endroit paradisiaque, on imagine le soleil mais moi ce que je préfère c’est la pluie, ses grosses gouttes tièdes que l’on entend bien sur les toits et les feuilles. L’air se rafraîchit et la tradition veut que ces jours-là nous nous réunissions autour d’un chocolat chaud et de pain au beurre, notre brioche. Malheureusement, cette pluie salvatrice manque beaucoup, on connaît des périodes de sécheresse, il y a des coupures d’eau fréquentes. J’ai actuellement le temps de laisser venir ces souvenirs dans ma chambre de 9 m2 de Marie-Curie. Au début, ce confinement était difficile mais, au bout de deux semaines, je me suis habituée. Je m’ennuie parfois, je travaille, je dors souvent… Par contre, je n’ai pas suffisamment de place pour faire du sport à l’intérieur de ma chambre que nous ne devons pas quitter entre 8h et 10h30 afin que le personnel de service puisse travailler. J’essaye de la nettoyer plus régulièrement aussi. Par mesure de sécurité, une seule personne peut accéder à la cuisine. J’ai changé mes habitudes alimentaires car on n’a pas de congélateur pour conserver la viande, je m’en prive plusieurs jours et c’est assez dur car je sens que j’en ai besoin. L’université est fermée mais nous avons accès aux aides médicales, à la psychologue et aux associations. L’université nous montre qu’elle nous soutient et nous encourage à faire de même.

Mais il y a encore de la vie à Marie-Curie car, paradoxalement, les gens qui sont dans la cité sortent plus souvent de leur logement, ne serait-ce que pour s’aérer dans la cour. J’ai remarqué qu’il y a des résidents qui nettoient les locaux, les poignées de portes, les boîtes aux lettres, le sol, tous les soirs, en plus du nettoyage réalisé par les agents d’entretien. C’est super de leur part. Nous avons du gel et des masques à disposition. Tout est mis en place pour nous éviter de sortir et mieux vivre le confinement. Je suis en demande de conversation avec les autres, surtout que mes amis ont quitté Poitiers, donc j’ai des baisses de moral. Je peux être sereine toute une journée comme je peux avoir des mouvements de colère, de tristesse ou de peur. Peur de me faire agresser lorsque, vers 22h30, je m’éloigne de la résidence, ou d’être interpellée par quelqu’un qui pense que je ne respecte pas le confinement. Pourtant, Poitiers est une ville à taille humaine où la population est solidaire et bienveillante. En Martinique, je sais que ma peur n’aurait pas été la même, les voisins sont éloignés, je me serais sentie plus libre de sortir. Je fais partie de ces personnes qui vivent la nuit, surfer sur le web prend une part importante dans ma vie. Cela permet de se rappeler qu’on fait partie du monde. Cela donne aussi accès aux plaisirs dont on est privé, la photo d’un salon, une paire de chaussures en promotion, un panier de fruits ou une haie dans une cour. Des choses qui peuvent sembler étranges mais qui permettent de sortir de ma bulle et de me projeter.

Je tombe parfois sur des webtoons qui sont des bandes dessinées adaptées aux écrans de portables, les Coréens du Sud en raffolent. J’aime bien les fantastiques ou les romantiques alors que c’est un domaine qui m’intéresse moyennement normalement. Mais je suis fan des webtoons et des delitoons, je deviens folle pour trouver des chapitres inédits sur les réseaux sociaux. Je profite du confinement pour découvrir la culture coréenne et japonaise. Je consacre aussi du temps à mes études. On ressent de la pression car on a l’impression que les devoirs à la maison sont censés être irréprochables.Ce virus, on pouvait le voir arriver de très loin, avec toutes les grandes épidémies qui ont eu lieu en Europe. On aurait dû se méfier ! L’État n’a pas vraiment su anticiper alors que depuis 2019 la Chine était touchée et le virus se répandait. Et puis depuis quelques années, nos hôpitaux réclament plus de moyens, à voix hautes. C’est bien beau de les encourager, de les voir et les soutenir maintenant qu’ils sont au four et au moulin pour sauver des vies. Mais j’espère que, une fois tout cela apaisé, ils seront pris plus au sérieux et qu’on ne va pas les oublier.Et puis, cela m’attriste de constater qu’en 2020 le racisme envers la communauté asiatique monte en flèche depuis l’apparition du virus. Voir aussi les gens paniquer et prendre d’assaut les magasins sans compter l’agressivité.

Peut-être qu’il y a aussi des situations individuelles très tendues qui provoquent cela.Je trouve aussi qu’au niveau national peu de personnes ont pensé aux étudiants au début de la quarantaine. Tous n’ont pas au moins un parent derrière eux. Je suis française et mes parents se trouvent à 8 000 kilomètres de moi. Si je veux les voir, il faut que j’ai les moyens de prendre un billet d’avion. J’ai bien de la famille en métropole mais je les connais à peine donc je ne vais pas m’incruster comme cela, sans prévenir, pour une durée indéterminée…Avec le confinement, j’ai changé, je suis moins impulsive, je me sens plus apte à faire face à certaines situations, je ne m’énerve plus lorsque les billets d’avion pour rentrer chez moi sont reportés. Maintenant, je prends mon mal en patience.Mais parfois, cette situation nous fait regretter des moments qu’on pouvait trouver contraignants. Se revoir prendre le bus à 6 heures du matin, dans le noir, peut éveiller de la nostalgie. Je me revois parler avec mes amis ou entourée de ma famille en Martinique… Des moments simples qui deviennent précieux. J’appelle mes parents tous les deux jours au moins et ma sœur au minimum trois fois par jour ! Ils vivent le confinement plutôt bien, ils s’inquiètent surtout pour moi qui suis seule et très loin.

Mon père ne respecte pas le confinement et se promène un peu partout avec son chien. Il vient souvent à la maison partager une bière avec ma mère, ils s’entendent bien. Mais il a du caractère, il n’arrive pas à comprendre qu’il met sa vie et surtout celle des autres en danger. Pourtant, il faut faire attention car ma sœur est asthmatique. Ma famille ne manque pas de me narguer avec les crabes et les accras que l’on cuisine à Pâques… J’ai vu que ma sœur avait placé une de mes photos d’identité sur le coin de la télé. Au téléphone, j’ai demandé à ma mère si elle criait après ma photo car ma tête doit les empêcher de regarder correctement la télé ! On aime bien plaisanter dans la famille. Nous sommes de bons vivants.Et ils m’encouragent à me tenir au courant de l’actualité. Je le fais mais pas de manière obsessionnelle comme beaucoup de gens actuellement. J’ai constaté que se tenir informé de tout n’est pas forcément bien. On vit dans un monde où le mal est omniprésent et on peut en être frappé à tout moment donc je n’ai pas envie de m’empêcher de vivre. Les médias influencent beaucoup notre perception et notre comportement, alors j’apprends à avoir une autre approche des choses. Ayons du recul sur tout ce qui nous touche. Nous ne sommes pas tant à plaindre que cela. Cette période d’inertie m’a donné envie de ne plus avoir peur d’agir. Par exemple, faire cet entretien était un défi pour moi. Je pense à Une enfance créole de Patrick Chamoiseau qui glissait des mots créoles dans ses textes. Il parle de son enfance dans ce roman. En le lisant, j’avais l’impression que c’était mon grand-père qui me racontait une histoire. « On ne ment que quand on raconte mal », écrivait-il. Je parle peu le créole mais je le comprends bien. Sur sa mère, il écrivait : « Man Ninotte utilisait de temps en temps des chiquetailles de français, un demi mot par ci, un quart de mot par là et ces paroles françaises étaient des mécaniques qui restaient inchangées. » C’est une richesse de notre langue. Et pendant un temps, je m’étais dit que je ferais bien une licence de créole en parallèle avec ma licence de sciences. Un jour, pourquoi pas…

 

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