Eshgi Jamalov

Eshgi Jamalov, 26 ans

« Ce silence est peut-être le plus grand cri de l’humanité. »

Eshgi est un personnage romanesque : il a grandi au Nakhitchevan, au milieu des arbres fruitiers dans une ville de cette exclave d’Azerbaïdjan où l’air est particulièrement pur. Il a été bercé par les histoires que lui racontait son père, un scientifique qui lui apprenait à planter des arbres. Cette enfance sereine lui a donné une confiance enracinée en l’avenir…«On ne le voit pas le silence et pourtant, il est toujours là, tapi dans l’ombre, attendant le moment propice pour faire son entrée en scène. (…) Il fait parfois du bruit, le silence. Le tic tac d’une horloge, le gazouillis d’un oiseau, le bruissement du vent. Tous ces sons vont cohabiter avec lui… le compléter pour créer une atmosphère unique. » C’est un extrait de la douzaine de nouvelles que je lis pour les personnes âgées sur YouTube, cela s’appelle Jamalov… lectures pendant le confinement.

Je m’appelle Eshgi Jamalov, étudiant azerbaïdjanais à Poitiers depuis quatre ans. Soutenu par le Crous, j’ai créé une page Facebook sur laquelle j’indique que je me tiens disponible pour faire bénévolement les courses pour les personnes âgées. Je viens du Nakhitchevan, une région autonome d’Azerbaïdjan, et j’ai atterri à Poitiers en 2014, grâce à une bourse Erasmus, avec une licence de français en poche. Ce qui m’a attiré ici est un goût affirmé pour le français.Comment me suis-je ainsi pris de passion pour cette langue ? J’ai grandi dans une région du Caucase semi désertique et montagneuse qui a la particularité d’être une exclave, elle est séparée du reste de l’Azerbaïdjan par l’Arménie. Lorsque je retourne chez moi, j’atterris à Bakou, la capitale, et je dois prendre un autre avion qui survole l’Iran car les trajets en voiture à travers l’Arménie sont impossibles, la frontière est fermée. Quand on arrive dans la ville principale qui s’appelle Nakhitchevan, du nom de cette exclave, on doit encore faire 35 km pour atteindre Givrakh, la ville où je suis né et où mes parents vivent toujours.

J’y retrouve l’odeur incomparable de miel qui émane des feuillages argentés des oliviers de Bohème. Je suis très sensible aux odeurs, je me souviens de cette tante qui faisait de la confiture aux pétales de roses. Quand j’étais enfant, mon père, professeur de chimie et de biologie, et ma mère, professeur de mathématiques, travaillaient beaucoup mais trouvaient toujours le temps pour s’occuper de nous. Depuis tout petit, je suis nourri des lectures que me faisait mon père au milieu des pêchers, des figuiers, des mûriers, des amandiers, un petit paradis, selon mon frère. Je me souviens de sa diction parfaite lorsqu’il me lisait Les Enfants du capitaine Grant de Jules Verne, des contes azerbaïdjanais et des histoires de Sherlock Holmes… Il exprimait vraiment les sentiments des personnages. Cela a éveillé mon amour pour les livres. J’ai aussi cultivé un amour de la nature, mon père m’a appris à planter mon premier amandier à 7 ans, j’ai su cultiver des tomates, très jeune.C’est une ville pittoresque où la nature domine, les étés sont très chauds, plus de 40 degrés, trop chaud pour moi, et les hivers très froids, on descend à moins 35 degrés. Je suis d’une nature très optimiste, quoi qu’il m’arrive, je fais confiance au fait que c’est une étape pour m’amener vers une aventure plus satisfaisante et logique dans mon parcours. Un des livres clés pour moi est Le Système infaillible du succès de W. Clement Stone qui démontre que les échecs donnent une chance de réussite. Je suis convaincu que sans échec on ne peut avoir suffisamment d’expérience pour la réussite, et sans échec on ne peut savourer la réussite. J’en ai eu des échecs et heureusement. Par exemple, quand j’étais adolescent, j’étais très sportif, je faisais du kick boxing et un professeur me préparait pour les championnats du monde. Je passais ma vie à l’entraînement.

Un jour, un gars est entré dans la salle et a voulu s’entraîner avec moi. Malheureusement, il m’a cassé les ligaments d’un genou, je pouvais faire une croix sur le championnat du monde. J’ai été viré de la salle. Mais à partir de ce moment-là, je me suis consacré au français, une matière que j’avais choisie par défaut parce que je n’avais pas pu faire médecine. J’ai entendu un professeur parler la langue, j’ai aimé sa mélodie, l’intonation et mon nouveau défi a été de la parler parfaitement…mieux qu’un Français.Je ne suis pas venu en France pour y vivre mais par amour de la langue. Je suis hébergé au Crous depuis 4,5 ans et j’y vis toujours. Ma chambre de 15 m2me suffit. J’ai un grand bureau pour mettre mes livres, mon ordinateur… Que demander de plus ?En 2017, j’ai obtenu un master de français langue étrangère (FLE) mention bien à Poitiers et maintenant je prépare un doctorat. Je suis aussi professeur de français en FLE à Jean-Moulin, à Montmorillon, pour les lycéens d’origine étrangère qui commencent à apprendre le français. J’ai donc des élèves de tous les continents. J’ai vécu le confinement comme un plongeon poétique : je fais de la méditation, j’ai contemplé les nuages, les oiseaux, les étoiles. Notre résidence est entourée de verdure, proche d’un petit bois et du centre équestre, je peux voir de ma chambre des acacias en fleurs… J’aime l’agréable odeur de l’acacia. J’ai la chance d’avoir une chambre orientée à l’est, je peux donc voir le lever du soleil. Bien sûr, actuellement, les cuisines communes sont un peu vides, les restos U qui grouillaient de monde semblent étrangement inutiles. Mais ce grand vide est pour le bien de l’humanité. On a besoin de ce silence pour apprendre à mieux nous connaître. Plein de gens n’essaient pas de savoir qui ils sont, c’est dommage. C’est un travail de méditation. Les gens ont l’habitude de crier pour exprimer joie ou tristesse.

Ce silence est peut-être le plus grand cri de l’humanité. Un silence qui va nous éloigner de l’ingratitude. Nous n’étions pas prêts à cette pandémie, il faut peut-être arrêter de manger des chauves-souris, réduire notre consommation de viande. Maintenant, je donne raison à mon frère et ma belle-sœur qui sont végans.Quand j’ai appris l’existence du virus, j’étais devant mon ordinateur, c’était inconnu pour moi, j’ai compris que la situation était terrible en Chine, j’ai vu qu’on avait quelques cas en France, j’ai paniqué, j’ai regardé l’Azerbaïdjan. Et ça m’a calmé de savoir que le virus ne faisait pas beaucoup de morts. Maintenant, je suis moins inquiet car on sait à quoi on a affaire. C’est comme lorsqu’on est derrière une porte, il y a un bruit étrange, on ne sait pas ce que c’est, on a peur d’ouvrir la porte. Si on identifie le bruit, on sait ce qu’on peut faire pour l’approcher. Je fais du télétravail pour le lycée, les parents ont décidé de ne pas mettre leurs ados en classe. Je pense que c’est mieux, je vais donner mes cours en ligne mais l’efficacité ne couvre pas 40% des vrais cours. On arrive à connaître un peu mieux le virus, on fait des gestes barrières qui nous protègent. J’ai aussi constaté la solidarité des gens…Dans les supermarchés, les flèches guidaient les gens, ils ont des masques. Je pense qu’on va s’en sortir. Peut-être que je suis plus reconnaissant envers tout ce que j’ai. Le monde ne sera plus jamais comme avant, on va peut-être prendre plus de précautions.

Et je continue d’avoir du soleil dans le cœur. Rien dans la vie ne peut changer mes émotions. Quand je me réveille, j’énumère les choses qui me rendent heureux, je remercie la vie d’être ainsi, je sais transformer un moins en un plus. Je me souviens, un jour, j’étais tombé dans une sorte de boue, eh bien j’étais content, j’avais senti le froid au niveau de mes pieds. Toute sensation nouvelle m’intéresse.Je culpabilise quand même de vivre loin de mes parents qui ont une soixantaine d’années et sont confinés loin d’ici, mais ils m’ont demandé de suivre mon bonheur… Ils pensent au bien-être d’autrui, il faut toujours d’abord donner tout ce que l’on a. Mais je sais qu’ils vont bien, sont très positifs et ont une vie intérieure très riche. Et puis dès que cela sera possible, je pourrai y retourner, je suis devenu le spécialiste du français dans ma région, je fais partie d’un jury d’examens. Chaque fois que j’arrive en Azerbaïdjan, je pose mes valises, je ferme les yeux et j’inspire très profondément cet air si pur. Il n’y a qu’à Telavi, en Géorgie, où il y a beaucoup de forêts, que j’ai trouvé un air aussi pur. Et quand je repense à mon pays, je me revois marcher dans les champs de blé avec mon père près de notre maison. Quand le temps est clair, on allait admirer le mont Ararat de Turquie…Mon père me racontait des histoires et partageait ses projets avec moi. Il est toujours avec moi car j’ai suivi un principe tacite chez lui : « Si on suit son cœur, on devient ce pour quoi on est destiné. »

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