Charles Kouassi Ado

Charles Kouassi Adou, 22 ans
« Cette crise montre que l’argent ne vaut pas la vie. »
Charles aimerait devenir procureur de la République pour lutter contre la corruption en Côte d’Ivoire, la base pour améliorer les conditions de vie dans son pays. Il a profité du confinement pour se plonger dans ses cours de droit de l’année prochaine.        Je suis originaire de Côte d’Ivoire, fasciné par le droit depuis toujours, surtout le métier de la magistrature qui a toujours représenté, pour moi, une voie idoine pour protéger les plus faibles dans le monde en proie à l’injustice, aux inégalités, au crime. Étudiant en licence de droit, je suis resté à la résidence universitaire de Marie-Curie pendant le confinement. Mais j’avais déjà entamé mes études de droit en Côte d’Ivoire. Je suis né à Bondoukou et puis nous sommes partis vivre à Vavoua, dans un quartier résidentiel, suite à l’affectation de mon père. Mon père, anciennement conseiller pédagogique du primaire et du préscolaire, est aujourd’hui inspecteur de l’enseignement secondaire et s’est beaucoup investi dans notre éducation. C’est un homme posé, respectable et respecté, qui a un sens aigu de la justice, le culte de l’honnêteté. Ma mère est une femme réservée au grand cœur qui n’a pas fait de longues études, une battante dans son métier, elle dirige deux magasins de textiles et de produits alimentaires. Enfant, j’avais l’impression d’être éduqué de manière assez stricte par mes parents. Pas question de pavaner sur les terrains de foot toute la journée. Nous étions incités à lire des romans et à faire des résumés suivis de discussions avec eux sur les conclusions et les enseignements que nous en tirions. À l’époque, cela me semblait contraignant, mais je les remercie aujourd’hui, car j’ai acquis le goût de l’effort, une rigueur dans l’apprentissage et cela a développé très tôt le sens des responsabilités. C’était par amour qu’ils nous imposaient cette rigueur. À 10 ans, je m’engageais en tant que citoyen, j’étais le président des enfants de la paroisse, puis président de la jeunesse étudiante catholique. J’essayais de tisser des liens avec la mairie, avoir gain de cause pour les autres puis, à l’adolescence, je suis devenu vice-président du conseil scolaire dans mon lycée. Et j’ai été très tôt impressionné par les hommes en robe qui font respecter la loi dans une société minée par ses maux. J’aimerais devenir procureur de la République, la personne qui engage les poursuites, donc la plus à même de lutter contre les dérives. En veillant au respect de la loi, j’ai envie de m’engager contre la corruption. Je pense que je vivrai ce métier comme un sacerdoce afin de redorer le blason de ce pays. Ma mobilisation ne s’arrête jamais. En France, j’ai été secrétaire général de l’association des Ivoiriens dont le but est de créer les meilleures conditions pour les accueillir et les aider dans leurs démarches administratives. Et puis j’ai une soif d’apprendre, je suis curieux. La connaissance, je la veux, je la recherche. Mon père a tellement tout fait pour nous donner ce goût du savoir, il me faisait lire L’Étranger d’Albert Camus, Soro Guéfala, cet écrivain ivoirien qui, dans son ouvrage L’Ordonnance, raconte l’histoire de cet enfant malade qu’on laisse mourir parce que personne n’a répondu à la demande solidaire de sa famille pour acheter des médicaments. Les gens ont réuni l’argent pour les funérailles, plus généreux pour les morts que pour les vivants. Soro Guéfala nous parle très habilement des travers de la société moderne. Il montre combien les valeurs de l’humain, de la compassion et du lien familial ont cédé le pas à l’égoïsme, à la tyrannie et au pouvoir suprême de l’argent. J’ai aussi lu La voie de ma rue de Sylvain Kean-Zoh, autre auteur ivoirien qui traite la problématique des enfants des rues de manière très réaliste car il l’a vécue. J’ai fait un bac littéraire, j’avais de bons résultats en littérature, en philosophie. J’aimais les débats, par exemple « L’État est-il un monstre froid ? ». Ce goût prononcé pour la littérature m’a encouragé à participer à un concours de la francophonie qui rassemblait 4 000 élèves d’une centaine d’établissements. J’avais passé toutes les étapes de lectures de textes à voix haute jusqu’à la finale. Nous étions jugés sur la diction, notre capacité à incarner le texte et j’ai gagné le concours. Ma famille était très fière le jour de la remise des prix à Daloa, le chef-lieu de la région du Haut-Sassandra, en présence du préfet. C’était un petit exploit pour moi. J’ai lu un poème du père de la littérature ivoirienne, le centenaire Bernard Binlin Dadié, décédé en 2019, qui s’est beaucoup penché sur le thème de la négritude comme l’a fait un autre auteur que j’aime, Léopold Sedar Senghor. Bernard Binlin Dadié a aussi eu le sens de la justice très jeune et s’est ensuite engagé pour l’émancipation des Africains. J’aime son magnifique recueil de poésies, La ronde des jours. Tout cela me revient dans ma résidence de Marie-Curie où je vis depuis le début du confinement. Elle a perdu de son dynamisme d’antan car elle est quasi déserte. On croise moins de gens, impossible de voir mes amis, de me mouvoir comme je veux. Cette situation a inévitablement sur moi un impact moral, physique et financier. La chaleur de l’université, mes professeurs, mes condisciples me manquent un peu car je n’étais pas préparé à une rupture si brusque d’avec mon quotidien. Le contexte de crise actuelle suscite une certaine tristesse en moi, l’économie est arrêtée, les chaînes d’informations annoncent chaque jour de nouveaux malades et des morts en cascade. À côté de la lecture, je me plonge dans les cours de droit de l’année prochaine que m’a envoyés un ami. Ce moment de silence me permet en tant que chrétien catholique de constater la fragilité de la vie et de renouer davantage avec Dieu. J’occupe aussi mon temps en regardant des vidéos sur Netflix, en communiquant fréquemment avec la famille, ce qui me met le sourire aux lèvres. Un de mes frères est étudiant en cinquième année de médecine, en Guinée. Ma sœur est institutrice et mes autres sœurs sont au lycée. Ils m’envoient par WhatsApp des photos de nos repas au pays, le foutou à la banane plantain et au manioc que l’on sert avec une sauce douce ou épicée, le placali, une spécialité ivoirienne succulente qui s’accompagne d’une « sauce graine » préparée à partir de la pulpe du fruit du palmier à huile, il y a aussi l’attiéké qui est une semoule de manioc servie avec du poisson grillé… Parfois j’aimerais avoir l’insouciance des jeunes adultes dans mon pays. Certains peuvent rester chez leurs parents jusqu’à 25 ans. Mais je sais que j’ai de la chance d’avoir obtenu et pu garder mon boulot en tant qu’agent d’accueil au Crous, ce qui me permet contrairement à plusieurs de mes pairs d’avoir un salaire et de m’occuper. Cela renforce mon sens des responsabilités, je planifie mes dépenses. Pourtant ma mère me considère toujours comme son petit enfant, elle m’appelle tous les soirs en me disant qu’elle a peur pour moi. En Côte d’Ivoire, il y a beaucoup moins de personnes atteintes de la Covid-19 qu’en France. Les gens ne se sentent pas concernés comme en Occident. Ma famille est confinée, porte des masques. J’ai peur pour elle car je sais que le système de santé ivoirien n’est pas aussi performant qu’ici. Mes parents ainsi que mes proches vivent eux aussi ce confinement avec anxiété car nul ne sait quand il s’arrêtera. Cette crise a suscité beaucoup de fraternité chez les uns et les autres. On a compris que l’argent ne vaut pas la vie. Pour preuve, ce virus touche particulièrement les grandes puissances qui demeurent impuissantes malgré le niveau de développement. Cette crise nous laissera à tous des séquelles mais aussi des leçons importantes. Au nombre de celles-ci, l’importance de la vie humaine, des relations humaines, la nécessité de faire des prévisions tant au niveau personnel, étatique, qu’international pour mieux faire face à ce genre de crise majeure et bouleversante… En attendant, je continue de suivre ma voie tracée depuis mes 10 ans. L’année prochaine, j’entrerai en licence III de droit et je ne sais pas encore si je rentrerai tout de suite en Côte d’Ivoire ou si je resterai pour acquérir plus d’expérience. Mais ces années en France seront utiles, car le système judiciaire et les modules d’enseignement sont quasiment calqués sur le système français. Je sais que d’une manière ou d’une autre, je serai présent pour l’émancipation de mon peuple. La jeunesse vibre d’une volonté de changement, comme dans de nombreux pays en Afrique, les réseaux sociaux transmettent leurs idées pour un monde nouveau. C’est une jeunesse de plus en plus cultivée qui ne peut plus être dupe. Dans un monde en pleine mutation, elle va jouer un rôle considérable. C’est enthousiasmant d’être porté par ce mouvement avec en mémoire ces mots que mon père m’a répétés avant de partir : « Entreprends tout avec dignité. » 

Texte : Alexandra Riguet Laine

Photo : Jean-françois Fort

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