Alexandre Sital Dahone

Alexandre Sital Dahone, 21 ans

« On est tous dans la même galère, mon pote. »

Alexandre est un enfant de la résilience qui a dû se débrouiller seul, à 18 ans. Après une expérience universitaire peu concluante, des missions d’intérim pendant un an, il vient enfin de trouver un cursus qui lui correspond : la musicologie.

Je suis né dans les Vosges d’où on a vite déménagé, dans une famille pas très stabilisante. Ma mère a été élevée par un père qui avait eu des problèmes avec l’alcool, il battait ma grand-mère. On va dire que je n’ai pas vécu en parfaite osmose avec ma mère, elle n’était pas très présente, la relation avec elle a toujours été conflictuelle. Je me souviens de Trizay, en primaire, un village paumé source de moults aventures. On était les goonies avec les copains, on faisait les 400 coups.À 18 ans, ma mère m’a demandé de quitter le domicile. Depuis leur divorce, mon père, militaire, a beaucoup déménagé. Il imaginait un monde parfait, une maison de plain-pied avec une femme qui ne pose pas de questions, ma mère c’était pas trop son truc. Ce monde un peu trop lisse lui a glissé entre les mains. Il nous a ensuite un peu abandonnés et m’appelle quand il a besoin de quelque chose. Je n’ai pas vraiment eu une influence masculine, au moins je suis devenu féministe, la répartition des tâches, c’est naturel chez moi. Nous vivions à La Rochelle à l’époque, une ville dans laquelle j’avais un sentiment de bien-être qui me prenait le cœur quand je marchais dans les rues.Mais la vie au quotidien était moins sereine, je n’avais pas de ressources.

Mon bac sciences et technologie de la gestion en poche, je me suis inscrit en faculté d’informatique sans conviction. J’ai toujours kiffé les sciences mais j’ai entendu toute ma jeunesse que je n’y arriverais jamais en S. J’ai fini par trouver un appartement hyper cher que je louais 430 euros, une dizaine de mètres carrés, sur 470 euros de revenus, à une petite mamie hyper vénère qui normalement ne louait qu’à des filles. Au moindre bruit, elle me coupait le chauffage. J’ai quitté la fac au bout de six mois et j’ai découvert la vie un peu trop sympa de La Rochelle. Je me sentais désemparé, sans réelles envies, je n’avais pas d’argent et j’avais de mauvaises fréquentations. Je crois que cette enfance difficile me revenait à la figure, j’ai fait une petite dépression. J’ai quand même eu quelques personnes qui m’ont donné confiance, des profs qui m’ont marqué par ce qu’ils m’ont dit et ceux aussi qui m’ont marqué parce qu’ils ne m’ont pas dit. Parmi ceux qui m’ont aidé, ce prof de SVT qui m’avait dit : « Tu es hyper intelligent, tu as du recul. »… Un truc positif que personne ne m’avait exprimé, ça m’avait fait du bien. A 20 ans, j’ai fait des boulots en intérim pendant un an, gestion de stock, conditionnement mais je ne me sentais pas très mature pour rentrer dans une vie professionnelle. Je vivais au foyer des jeunes travailleurs de La Rochelle, j’étais un peu seul. J’ai donné des cours de théâtre car j’avais fait de l’impro dans un club au lycée, j’aime beaucoup mélanger une consigne à une situation complètement décalée, ça marche toujours et c’est source de scènes cocasses. J’aime l’absurde. Au théâtre, je me débrouillais sauf lorsque j’ai auditionné au conservatoire et que je me suis « foiré » en interprétant Don Juan, ça me fait rire aujourd’hui tellement c’était pas terrible. J’aimais bien lire La Cité des anges de Bernard Werber, un roman sur des scientifiques qui explorent la mort dans un état avancé de la psyché, et les 40 romans du Disque-monde de Terry Pratchett (traduits en français par Patrick Couton, Terry Pratchett a eu le grand prix de l’imaginaire en 1998, l’équivalent de J.-K. Rowling pour les Anglais), une plongée totale dans la fantasy. On est sur une planète plate portée par quatre éléphants géants eux-mêmes posés sur le dos d’une tortue qui voyage dans l’espace avec comme personnage principal la mort. J’aime l’idée que quelques gouttelettes sur un tapis soient à l’origine de la naissance d’une civilisation.Bref, période d’errance à La Rochelle, après j’ai atterri chez ma mère. On a cohabité huit mois. Entre-temps elle avait refait un enfant avec un autre homme.

Et puis, je me suis retrouvé à Marie-Curie à Poitiers. Je me demandais si j’allais un jour trouver ma voie. Je suis allé sur la plateforme Parcoursup à la dernière minute, comme d’habitude. J’ai cliqué sur « études de théâtre ». Quand j’ai vu 20 places, je me suis dit : « C’est pas la peine, ils vont privilégier les étudiants de la région. » Je me suis dit, je fais le vœu « philo », car j’aime bien ça. Au collège, j’étais un ado assez isolé et je me demandais comment ça marchait la relation sociale, la construction de la personnalité. Bref. J’ai été accepté en philo. Mais j’avais aussi coché musicologie, je ne savais même pas que ça existait… musicologie, « étude et pratique de la musique ». Je ne savais pas trop ce que cela voulait dire d’ailleurs « étude et pratique de la musique ». Je suis chanteur en lyrique et en rock and roll. Je me suis toujours entouré de bons musiciens, j’ai chanté dans un groupe au lycée et je n’ai jamais lâché cette passion. Je chante en solo, parfois en studio. Là, je me retrouve avec des musiciens, on aura bientôt un groupe, je prends des cours d’histoire de la musique, et j’ai rencontré ma copine dans ce cursus. On était 80, 50 en fin d’année. J’ai vraiment trouvé là de chouettes musiciens, on allait faire un quartet de voix d’hommes et peut-être un concert. Je me remettais au piano et au ukulélé, on faisait une répét tous les deux jours avec le groupe, on commençait à composer et là, paf, la Covid-19…Et maintenant, je suis enfermé dans mon 9 m2, je sors rarement, ce n’est pas la joie. Au début, les gens disaient « Ça va durer deux semaine, ça va ! ». Je leur répondais « On part pour au minimum un ou deux mois. L’Italie est confinée depuis bien plus d’une semaine, donc soyez heureux, mes frères, ce sont les vacances. »Paradoxalement, il y a beaucoup plus de soirées qu’avant dans la résidence. Je pense que les gens accusent le coup comme ils peuvent. C’est le côté positif, il y a plus de camaraderie entre tous les membres de ma cité qu’avant. « On est tous dans la même galère, mon pote. »On sent, malgré tout, une majorité silencieuse qui subit le confinement et qui se manifeste par de plus en plus de gens à leurs fenêtres, dont je fais partie. En même temps, quand silence il y a, il y a de la sérénité. Mais je suis aussi dérangé par la musique de mes chers voisins. J’aimerais qu’on me laisse dormir.J’ai l’impression d’être un retraité qui passe son temps à sa fenêtre, je comprends maintenant ce qu’ils peuvent ressentir à voir passer les jours sans réelle occupation ou but. L’ennui m’a poussé à me remettre au sport et à la musique plus sérieusement, comme beaucoup de monde en ce moment. Mon synthé et mon ukulélé sont des sources d’inspiration.

On a passé une après-midi à faire de la cuisine avec ma chérie, fondant au chocolat, flan, roulés au fromage et j’en passe, on a tout raté ! J’échange régulièrement avec mes potes qui s’ennuient comme tout le monde mais sinon ça va. Mes amis me manquent, j’ai envie d’avoir un chien, peut-être que je ne vis pas ma vie suffisamment intensément !Ma chambre donne sur un jardin et je vois le panorama de Poitiers à perte de vue dans le fond, ma cité est en hauteur par rapport au reste de la ville, donc la vie est vraiment sympa. Pendant mes rares sorties, j’apprécie les caresses légères du soleil sur ma peau et le fait de saluer le livreur Uber Eats. Tout le monde devient beaucoup plus agréable, sans doute ressentons-nous la chance qu’on nous a retirée d’avoir une vie sociale, la richesse des échanges qu’elle procure. Ce sont sans doute les épreuves que j’ai traversées, un humour facétieux que j’entretiens qui me permettent de m’accrocher à tout ce qu’il y a de positif. Et en ce moment, j’ai le temps de cogiter. Je me revois ado. Je ne souriais jamais… Un jour, un homme croisé dans la rue, m’a dit : « Souris, je sais la vie est dure mais souris. » Bon peut-être que ça a juste lustré son égo de me dire ça, mais c’est resté. J’ai compris que les seules barrières, c’est nous qui nous les imposons. Mais ce qui m’attriste un peu, c’est que les gens ne réfléchiront pas plus à l’impact sur l’environnement et leurs activités quotidiennes sur la planète. Entre le coronavirus et les nuées de sauterelles en Afrique de l’Est, c’est la fin du monde, il serait temps de construire un bateau. Pensez à la nature, merde !Bon, bilan… On sort du confinement, je suis en licence 1 et j’ai des notes bien au dessus de la moyenne. J’ai beaucoup vadrouillé dans ma vie, j’ai fait pas mal de jobs et d’études différentes et maintenant que je me connais bien je sais que l’enseignement m’intéresse. À la rentrée prochaine, je pourrai reprendre le chant et le solfège au conservatoire. J’ai les bourses et je vais peut-être avoir un job dans un supermarché. Je chante et je vais devenir professeur de musique. Tout ce que j’aime… J’avais animé des ateliers dans une compagnie de La Rochelle avec des enfants et je me sentais complètement à ma place avec les petits. Je kiffais. Parfois, j’accompagne mon petit frère de 5 ans en sortie scolaire. Ma mère m’a dit que l’autre jour il avait regardé ma photo et s’était mis à pleurer. Comment j’ai commencé le chant ? Ma mère mettait la musique hyper fort, ça me gavait et elle chantait. Alors je chantais aussi. Oui, elle m’a transmis cela. C’est vrai…Je n’y avais jamais pensé…

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