Andy Toucoula

Andy Toucoula, 25 ans

« Le confinement enlève le masque des blessures personnelles. »

Andy, titulaire d’un master des sciences de l’ingénieur, prépare un master de management pour créer une entreprise de développement durable dans son île de la Réunion. Il a grandi dans un quartier sensible d’une ZUP avec pour ligne d’ horizon les montagnes du cirque de Mafate.

Je viens de la Réunion, située entre Maurice, son eau turquoise et ses plages paradisiaques, et Madagascar, un des pays les plus pauvres du monde, en dépit de ses ressources gigantesques. À la Réunion, il y a des écosystèmes à protéger et un enjeu de développement durable à atteindre. J’ai grandi dans une ville qui s’appelle Le Port, du nom de celui de la Pointe des Galets, seul port industriel de l’île, un lieu pas aussi glamour qu’on pourrait l’imaginer avec ses entreprises du BTP. C’est une ville de labeur qui a attiré beaucoup d’ouvriers venus des zones plus désertiques de la Réunion. Ma mère est assistante maternelle, mon père mécanicien, il travaille beaucoup. J’ai grandi en appartement dans un quartier de ZUP avec son lot d’échecs scolaires, de problèmes familiaux et de bagarres de quartiers. J’étais assez réservé et je me faisais oublier pour être ni dans le camp des chahuteurs ni des chahutés. Parfois, le samedi j’allais aider mon père, je lui tendais ses outils et un jour que j’avais eu du mal sur la réparation d’un moteur, il m’avait dit : « Tu vois comme c’est difficile, continue tes études, va. Après tu décideras si tu veux vraiment devenir mécanicien. »… Mes parents font partie d’une génération qui n’est pas allée longtemps à l’école et qui veut le mieux pour ses enfants. Selon les notes que j’avais, ils se renvoyaient la balle de la génétique. « Il tient de sa mère, il tient de son père. »Donc, je n’ai pas fait un bac pro pour devenir mécanicien, ce chemin qui aurait pu être tout tracé. J’avais des problèmes d’apprentissage car j’étais dyslexique mais à force de travail et de volonté, j’ai fini par décrocher un bac scientifique en 2013. J’ai eu aussi des moments magnifiques dans mon île. De la ville Le Port, on a la vue sur les montagnes du cirque de Mafate où j’ai fait de belles randonnées avec l’école, puis avec mes frères et sœurs et mon père, les rares fois où il s’autorisait un temps de répit. Le cirque de Mafate est un des tops des GR de France. Je repense à un réveil à 4 heures du matin pour 30 kilomètres de marche-course avec le franchissement de certains hauts cols, le col du Taibit, le col des Bœufs. Quand je me suis retrouvé sans eau, les remises en question, parfois la peur et le soulagement lorsque l’on sort de l’enclave de Mafate, à 20 heures.

J’aurais adoré faire plus de trucs avec mon père. Par exemple, je n’ai jamais vu le volcan en éruption qui est l’attraction favorite des Réunionais, le Piton de la Fournaise est à 90 km de chez moi. J’ai aussi de beaux souvenirs de famille, le repas de ma confirmation de communion, chez ma grand-mère, c’était assez drôle, car tout la famille était réunie dans le 60 m2 de sa maison autour d’une pièce montée qui n’est pas composée de choux à la crème comme en métropole mais de gâteaux secs couverts d’un nappage de sucre qui accompagne très bien le champagne. Ce jour-là, il n’y avait pas eu de chamailleries, de mise au point sur les inégalités sociales. Les bons repas font partie des grands plaisirs chez nous : cabri masalé, rougail saucisse, rougail boucané qui sont des mélanges de viandes avec de la sauce épicée, le gâteau patates, à base de patate douce et beurre, et de rhum et surtout la bière locale, la Dodo, pas vraiment bonne mais associée à de bons souvenirs, le punch et le rhum arrangé pour soigner les grippes intempestives. Je me souviens aussi des heures passées sur le terrain qui s’appelait le foyer, mais j’étais nul en sport d’équipe. J’étais meilleur en canne de combat, une sorte d’escrime. C’est par ce sport que je pratiquais depuis le collège que je suis venu pour la première fois en métropole, avec mon père, en avion à Rodez, pour les championnats de France. J’ai été vice-champion de France dans la catégorie des moins de 15 ans, c’est comme ça que j’ai découvert le goût du voyage. Et lors de mon premier séjour au ski, dans la station Les Carroz, en Haute-Savoie, on avait payé notre voyage en vendant des gâteaux et en faisant des emballages cadeaux pendant deux ans avec le collège. Après le bac, j’ai fait une licence 3 de Sciences pour l’ingénieur (SPI), spécialisation en gestion de l’énergie (GE). Dans le cadre d’un partenariat, avec l’université de Poitiers et celle de la Réunion, j’avais la possibilité de venir suivre ma première année de master et la deuxième sur l’île. Finalement, je suis resté à Poitiers depuis 2016. J’ai fait mon master 1 de gestion de l’énergie en deux ans au lieu d’un an. Je l’ai vécu comme un échec que j’ai analysé : pas de préparation à l’éloignement et à l’isolement, manque de ma région d’origine et de ma famille. J’ai aussi fait un mauvais choix de logement, une colocation avec un inconnu, à ne jamais renouveler. Mais j’ai pris un abonnement à la SNCF qui m’a permis de découvrir toutes les destinations accessibles à partir de la gare de Poitiers : Bordeaux, La Rochelle, Niort, Angoulême, Strasbourg, Lille. Je me suis rendu compte que la France métropolitaine regorge de beaux paysages, certains similaires à ceux de la Réunion. J’ai fait aussi tous ces kilomètres pour combler le mal du pays. Depuis le début du confinement, je suis dans ma chambre universitaire de 9 m2.

Je regrette qu’il y ait peu d’échanges dans la résidence en général. Sans grande exagération, il arrivait souvent que certains voisins ne répondaient pas même lorsqu’on leur disait bonjour, ce qui m’agaçait facilement. Il y a eu un chassé-croisé de résidents et certains nouveaux sont plus sympathiques que les anciens, c’est déjà mieux.J’ai aussi la vue sur la rue Raoul-Follereau, qui donne sur l’arrêt de bus. Juste le fait de prendre le bus me rappelle mes trajets ou voyages. À chaque fois, j’ai l’impression que c’est une grande aventure, avec les précautions associées : ne pas toucher la rambarde, instaurer une distance assez grande entre passagers. Le silence en général est devenu limite insupportable. Je ne suis pas vraiment une personne qui parle à tout bout de champ, à tout le monde ou à toute heure, mais lorsqu’on est privé de réseaux d’amis, c’est dur et compliqué. On glande et on laisse passer le temps. Ce silence devient donc pesant. En plus, je suis assez sensible à la grippe et j’ai le sentiment que mon système immunitaire est assez fragile. Lorsque j’ai appris que le virus touchait plus une population âgée mais n’épargnait pas les autres catégories de personnes, j’ai ressenti un sentiment d’anxiété et de crainte. Pour faire les courses, j’ai exprimé de la méfiance à l’égard des autres personnes, surtout lorsqu’elles ne respectaient pas la distance de sécurité. Il y a des jours où tout roule, je suis hyper productif, et d’autres moments où je n’ai envie de rien faire malgré les impératifs. Lorsque je me tiens à une activité, j’ai du mal à m’en défaire, car j’ai peur de perdre cette motivation. Par exemple, j’ai repris une application Duolingo en anglais, j’ai appris plus de vocabulaire que jamais auparavant, mais il est compliqué de m’en défaire. Les autres activités que j’ai programmées restent au point mort. J’ai lu Les 5 blessures qui empêchent d’ être soi-même de Lise Bourbeau. J’ai surligné des passages pour faire un travail sur moi. On porte des masques pour oublier ce à quoi on a été confronté. Plus facile de se cacher que d’affronter les blessures. Un joueur de foot se blesse, par sûr que son collègue, tapé au même endroit, aura la même blessure. J’ai aussi fait le point sur un sentiment de doute que j’avais sur le choix d’un master 2 de management et administration des entreprises à l’IAE de Poitiers que j’ai fait pour acquérir des compétences de gestionnaire en complément de mon master de gestion de l’énergie que j’ai eu en 2019. J’ai une grande sensibilité pour la maîtrise de l’énergie et du développement durable donc il me fallait acquérir des compétences techniques mais je voulais avoir aussi des compétences de management pour un projet concernant la création d’une entreprise. J’avais l’impression que ce cursus n’était pas assez complet pour mon projet. Mais Martine Aguilar, une professeure de comptabilité, responsable du master, m’a rassuré en me disant que cela allait m’aider à bâtir les fondations de mon entreprise plus facilement. C’est l’avantage du confinement, il y a des professeurs qui ont pris le temps de parler individuellement aux élèves et de vraiment les encadrer.J’ai envie de dire que cette situation va changer énormément ma vie mais tant que je n’aurai pas fait un travail énorme sur moi, les bonnes résolutions prises vont s’envoler un peu comme à chaque nouvel an. Si je veux être efficace, je dois me mettre des objectifs, si je veux être efficient, je dois me remettre en question. Il m’arrive de repenser aux endroits que j’ai visités à la Réunion et dont j’aurais dû plus profiter : le Piton des Neiges, le plus haut sommet de l’île à 3 071 mètres d’altitude. J’y suis allé deux fois.

Dans ma chambre, il y a toujours le drapeau régional de la Réunion. L’île me manque, j’y ai encore ma famille et des amis de lycée y sont restés, les amis post bac sont partis en métropole. Je n’aime pas plus la plage que ça, mais là, j’ai envie d’y aller pour la voir. Parfois pour relativiser, je pense au soleil couchant sur la magnifique plage de l’Ermitage, il semble qu’il traverse l’océan. Quand je repense à cette vue, je me dis que la vie est belle parfois. Et ce sont les fruits qui me manquent aussi. J’adore les bananes au goût sucré incomparable de l’île. Là-bas, vous en avez douze pour 2 euros, ici à ce prix, j’en ai trois ou quatre. Ma mère m’en avait envoyé en métropole mais lorsqu’elles sont arrivées à Descartes elles étaient toutes pourries. Et les mangues… Les fruits de la passion… La goyave. En 2015, mon père a pu faire construire une maison à Saint-Marie, on a quitté le quartier de la ZUP pour un autre plus tranquille qui portait le joli nom de la Découverte. On avait un pied de goyave qui donnait tellement de fruits qu’on ne pouvait tous les manger. On l’a coupé pour pouvoir accéder au portail. Je revois ma mère assise dans son jardin, contemplant le bananier alors que mon père bricolait sa mécanique. Elle aimait tant les plantes et semblait bien dans ce jardin. Il y avait une harmonie, le sentiment d’un accomplissement après 21 ans de vie de labeur au port. C’est leur coin de paradis à eux à la Réunion… où je vais les rejoindre bientôt car j’espère y créer cette entreprise dans le développement durable. J’ai réfléchi. Pour motiver les gens à la protection de l’environnement, il faut leur prouver qu’ils y gagnent économiquement. Je vais prendre quelques risques mais mon père m’avait dit : « Tente plus loin, tu verras bien. »J’ai appris qu’il est atteint d’un cancer, il suit un traitement. Il faudra que je le motive pour aller voir ce volcan. J’ai encore loupé sa dernière éruption en 2018, je venais de quitter l’île pour la métropole.

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