Weihan Cai

Weihan Cai, 21 ans

« Cela ressemble à une révolte de la nature contre les humains. »

Weihan aurait pu rentrer en Chine au début du confinement. Mais il a fait le choix de mener jusqu’au bout son cursus universitaire à La Rochelle. Sa vie en France bouleverse sa conception de son rapport aux autres.

Je vis avec ma grand-mère et mes parents à Changzhou, à une centaine de kilomètres de Shanghai, une ville célèbre pour ses peignes peints, réputés pour la qualité des matériaux utilisés, par exemple le bois de buis reconnu pour ses propriétés thérapeutiques en médecine traditionnelle chinoise, et de la beauté de leurs ornementations et de leurs gravures. On dit que ce sont les plus beaux de Chine. Enfant unique, j’ai grandi avec ma grand-mère, Wang Xiaomei, à Gintan, dans la campagne. J’ai longtemps regretté de ne pas avoir de frères et sœurs, j’aurais aimé partager l’amour de mes parents. En Chine, les parents qui travaillent laissent souvent leurs enfants aux soins des grands-parents. Et je n’ai jamais eu le sentiment de souffrir de cela, bien au contraire. Ma grand-mère vendait des légumes sur les marchés, m’achetait parfois des bonbons. Elle est l’archétype d’une femme conservatrice chinoise, qui n’aurait pas accepté qu’une femme ne soit pas mariée à 30 ans. Elle sait lire mais a du mal à écrire, elle a vécu des choses très dures, la famine des années 1960. Elle m’a appris à économiser, à ne pas gaspiller. J’étais libre à la campagne, je courais le long des rizières et des champs de blé avec mes amis. Mais il n’y avait pas d’école primaire et mes parents m’ont repris avec eux en ville. Un jour, des usines de produits chimiques ont été construites à la place du village de ma grand-mère et tous les habitants ont été obligés de déménager. Elle a dû être très triste de voir son village disparaître. Ensuite, elle est venue s’installer avec mes parents en ville. La plupart des personnes âgées vieillissent avec leurs enfants. Parfois, il y a des conflits de générations mais globalement, chez nous, cela s’est plutôt bien passé. J’étais un enfant plutôt timide jusqu’à l’âge de 18 ans et puis l’apprentissage des langues étrangères m’a ouvert au monde. Je suis étudiant en langue étrangère appliquée. Cela fait trois ans que j’étudie le français en Chine et je suis arrivé à La Rochelle en septembre 2019 dans le cadre d’un programme d’échange avec l’université de La Rochelle en double diplôme, c’est-à-dire qu’il est valable dans les deux pays. Ce cursus permet aussi de suivre des cours avec des étudiants en français en L3.

En arrivant en France, je ne m’attendais pas à vivre une année aussi mouvementée. J’ai d’abord vécu les grèves de cet hiver et je crois que je n’oublierai jamais la nuit du réveillon. J’étais à Bordeaux et comme il n’y avait plus de trains j’avais organisé mon voyage du retour avec Blablacar mais le conducteur m’a fait faux bond. J’ai donc pris le tramway toute la nuit dans les deux sens pour avoir un endroit où dormir, j’avais très froid, c’était un cauchemar. Et puis, j’ai appris que le coronavirus commençait à se propager dans mon pays… J’étais inquiet pour mes proches, parce que le virus est parti de Wuhan et a touché toutes les régions. Ils se sont tous confinés pendant deux mois à domicile. Nous vivons dans un quartier d’une centaine de logements qui n’a qu’une sortie et une entrée. Les habitants devaient montrer au gardien leur autorisation à chaque fois, un seul membre par foyer avait le droit de sortir deux fois par semaine pour faire les courses. Tout était plus strict qu’en France. Lors du Nouvel An chinois, la fête la plus importante de l’année, on a annulé toutes les visites entre les proches. Franchement, cela ne nous était jamais arrivé. Et puis, en France, j’ai été furieux lorsque j’ai constaté le racisme contre les Chinois sur les réseaux sociaux et ces reproches irraisonnables. Un de mes amis chinois a été poursuivi par une bande d’individus qui lui ont lancé des pierres avant de s’enfuir. C’est un cauchemar qui touche presque tous les pays de la planète mais, à l’inverse, c’est peut-être une occasion (bien sûr à un prix incroyable) de prendre conscience que nous détruisons la nature et de chercher des solutions pour cesser cela. Lorsque le virus est arrivé ici, certains étudiants pensaient que c’était une simple grippe. Je les avertissais que non, c’était grave, il fallait prendre cette maladie au sérieux. Des recherches scientifiques ont mis en lumière le porteur sain de la Covid-19 alors que nous étions partis en vacances sur tout le territoire français une semaine avant l’alerte. Personne ne portait de masques pour se protéger et protéger les autres. C’était complètement incompréhensible pour moi d’entendre le porte-parole du gouvernement français dire que cela n’était pas utile d’en porter. En Chine, on est habitué à en porter à cause de la pollution. Pourtant, je viens du sud-est où la pollution est moins importante. Je porte rarement un masque mais dans ce dernier cas cela me semblait indispensable. Lorsque la fermeture des universités a été déclarée, tous mes concitoyens qui étudient ici sont rentrés chez eux et j’ai hésité à en faire autant.

Mais j’ai décidé de rester pour continuer mes études et achever ce que j’avais entrepris. L’atmosphère est devenue assez tendue dans la résidence, la plupart des étudiants sont rentrés chez eux et ont vidé leurs chambres. Mais j’ai été très touché par les distributions alimentaires organisées par le Crous. Le personnel nous téléphonait régulièrement pour échanger des nouvelles et nous aider à surmonter nos difficultés moralement et dans la vie quotidienne. C’est très réconfortant lorsqu’on est loin des siens et qu’une maladie se propage au niveau mondial sans savoir comment elle va évoluer. J’étais un des seuls étudiants chinois à rester en France. C’était très étrange. Mais cela ne me gênait pas du tout de rester confiné dans 9 m2puisque c’était pour mon bien-être. La sécurité sanitaire passe avant tout. J’avais la vue sur les arbres et au loin je voyais rayonner « un instrument d’amusement » (un des manèges de la fête foraine) sur le port des Minimes. Par la fenêtre du couloir, je peux voir le dôme de la gare. Les bâtiments de gauche me séparent de la mer mais, heureusement, elle est accessible à 5 minutes à pied. Mais tous les quartiers sont tombés dans un silence sans précédent. Cela m’a permis de me concentrer sur ce qui m’intéressait et que je n’avais pas le temps d’essayer (rédaction, montage vidéo, lecture). Les bruits qui perçaient le silence étaient ceux des collègues qui parlaient de l’organisation de la distribution alimentaire, de gars qui arrosaient une soirée devant le distributeur à pizzas ou bien une voiture qui passait sur le boulevard. Je n’étais pas complètement seul, j’ai échangé régulièrement avec un couple qui vit à Angoulins. Ils étaient venus en Chine l’année dernière et je leur avais servi de guide. Ils m’ont régulièrement invité chez eux et je me suis vraiment plongé dans la vie française… J’ai mangé ma première raclette, par exemple. On parlait de jardinage, de leur collection de timbres, de mes beaux souvenirs de la vie en Chine. Je rédigeais aussi des rubriques pour une revue chinoise sur l’actualité française.

Je téléphone une à deux fois par semaine à mes parents en leur racontant ce que j’ai regardé, entendu, vécu en France. Les entreprises de mes parents ont fabriqué des masques. Ils sont responsables d’équipe, mon père dans la métallurgie et ma mère dans la couture. La plupart des Chinois disent qu’on ne supportera pas économiquement une deuxième vague. Ma grand-mère vit avec eux maintenant, elle m’avait dit de bien faire attention à moi avant de partir. En même temps, je suis assez indépendant par rapport à ma famille, je n’ai pas été élevé par mes parents, j’ai appris à vivre sans eux depuis mon plus jeune âge. Les repas de famille me manquent, mon père est un très bon cuisinier. Il peut refaire à l’identique des recettes qu’il repère dans les restaurants, par exemple son excellente fondue. J’ai aussi commencé à lire La Peste d’Albert Camus afin de trouver des inspirations ou des réflexions sur l’épidémie. Cette phrase m’a semblé poétique : « Une manière commode de faire connaissance d’une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime, comment on y meurt. »J’ai aussi regardé des films francophones qui m’ont beaucoup plus : Bienvenue chez les Ch’tis, Intouchables, Les Misérables, j’ai revu la série Harry Potter, regardé des documentaires…Cette crise sanitaire change le comportement habituel parce qu’on s’habitue progressivement à porter des masques, respecter la distanciation sociale. On doit avouer que des catastrophes extrêmes ont lieu plus fréquemment qu’avant à cause des activités humaines. Ce virus nous rappelle que notre santé est primordiale et que sans cela tout peut s’effondrer dans nos sociétés mondialisées et interconnectées.L’homme empiète de plus en plus sur les territoires sauvages en exploitant toujours plus la terre et en augmentant fortement les risques d’apparitions de nouveaux virus. Cela ressemble à une révolte de la nature contre les humains. À mon avis, cela changera les relations du fait que l’on ne peut pas se rendre visite comme on veut chez les amis. Surtout en France, car en Chine, on ne va pas vraiment les uns chez les autres. On sort ensemble, on se divertit, on va au restaurant mais les conversations sont très factuelles : ce que l’on compte faire dans la vie, combien on gagne, quelle voiture on va avoir.

Moi, depuis mon séjour en France, j’ai changé… Je suis plus ouvert et je pense que ma manière d’aborder mes proches va être différente. Je vais les interroger sur ce qu’ils ont vécu dans leur enfance, ce qu’ils aiment. Moi qui étais si timide jusqu’à l’âge de 18 ans, je vais leur poser des questions qu’ils n’ont pas du tout l’habitude d’entendre. Je garderai cela de la France, une proximité plus grande avec mon entourage. J’ai particulièrement aimé les discussions, les questions sur des sujets qui touchent les émotions. Jamais je n’aurais osé répondre à vos questions avant… Jamais. En Chine, les discussions ne sont jamais intimistes. Si vous vous retrouvez seul dans un ascenseur, vous ne dites pas bonjour à l’autre, ce qui n’est pas le cas ici. En revanche en Chine, quand les gens parlent, il s’écoutent, ne s’interrompent pas. J’aime la manière de penser à la française mais pas toujours la conduite. Ils sont plus contemplatifs, préservent leur patrimoine, les Chinois sont obnubilés par le développement économique, l’argent, la réussite. Mais avant de m’imaginer nostalgique de la France, il va falloir que je trouve un avion pour rentrer en Chine. Ils sont très rares actuellement et bien trop chers pour mon budget. C’est dix fois le prix normal, il y a des spéculations sur les tarifs. J’ai aussi un peu peur d’être considéré comme un sujet à risque, car je viens de l’étranger, je suis peut-être porteur. Pourtant, il faut que je rentre pour septembre afin de poursuivre mes études. Je ne suis pas pressé mais je n’ai pas le choix. Après mes études, j’aimerais travailler dans une entreprise francophone et revenir de temps en temps. Je retrouverai la charcuterie et les pâtisseries que j’ai tant aimées à La Rochelle. Je ne suis pas lié à la France au point de m’y installer mais j’y suis maintenant attaché. Peut-être que lorsque je croiserai quelqu’un dans un ascenseur en Chine, je le surprendrai en lui disant bonjour.

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