Affoua Blanche-Aurélia Ahua

Affoua Blanche-Aurélia Ahua, 27 ans
« Pour la première fois, mon père m’a dit qu’il m’aimait. »

Blanche-Aurélia, Ivoirienne, a vécu dans sa petite chambre universitaire à Poitiers une étape cruciale de son histoire éprouvante. Abandonnée par sa mère à l’âge de 5 ans, elle n’a jamais été heureuse chez son père et sa belle-mère. Pendant le confinement, à des milliers de kilomètres de distance, elle a pu se réconcilier avec eux.
Je suis étudiante en linguistique à l’université de Poitiers. J’avais 20 ans lorsque je me suis découvert une passion pour les langues anciennes de mon pays, la Côte d’Ivoire. J’aimerais un jour partir dans les endroits les plus reculés enquêter sur des langues oubliées ou en voie de disparition. Pour comprendre cet attachement à notre patrimoine oral, nos langages multiples qui racontent aussi l’histoire des tribus ivoiriennes, il faut remonter à ma toute petite enfance. Je m’appelle Blanche-Aurélia, je suis née à Abidjan, capitale de la Côte d’Ivoire. Aurélia est le prénom de la sage-femme qui a fait preuve de professionnalisme et de bienveillance envers ma mère dont l’accouchement a été difficile et long. À ce moment crucial de nos vies à toutes les deux, nous avons eu de la chance, les histoires de maltraitance pendant les accouchements ne sont pas rares dans mon pays. Ma mère lui a été reconnaissante et c’est ainsi que j’ai hérité du prénom de la sage-femme, Aurélia, et du prénom de ma cousine, Blanche. J’ai grandi dans le quartier de Port-Bouet avec ma mère qui m’a élevée seule. Elle était séparée de mon père qui est un officier de police. J’avais 5 ans lorsqu’elle m’a annoncé qu’elle ne pouvait plus s’occuper de moi et qu’elle allait me déposer chez mon père. J’ai le souvenir précis de ce moment où elle m’a dit au revoir, je suis passée sur le balcon et je l’ai vue partir. Je l’ai appelée « Maman, maman ! ». Elle a fait un signe et m’a dit « Au revoir ». Je lui ai dit « Au revoir »… Et elle est partie. Je ne l’ai plus jamais revue depuis, j’ai donc un souvenir très vague de ma mère. Mon père qui ne parlait jamais d’elle avait refait sa vie et a eu deux enfants avec ma belle-mère. J’avais 10 ans lorsqu’il m’a annoncé que ma mère était morte. Je n’ai pas été très heureuse avec ma belle-mère qui était dure avec moi, elle disait : « Qui aime bien, châtie bien. » Et surtout, elle a voulu me couper de mon passé en refusant que je parle la langue que ma mère m’avait apprise. Elle devait me percevoir comme une rivale et pensait qu’en voulant parler la langue de ma mère je maintenais ainsi sa place dans leur cocon familial. J’ai appris à la connaître, je me suis
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faite à ses faits et gestes. Mais j’étais très renfermée, je n’ai pas eu d’affection maternelle. J’ai vécu jusqu’à 25 ans avec elle. Mon père était toujours en mission, il n’était presque jamais là. J’ai fait un bac secrétariat et j’étais décidée à continuer dans cette voie mais mon père, qui tenait à ce que ses enfants s’en sortent dans la vie, m’a conseillée de ne pas choisir cette voie qui n’avait pas beaucoup de débouchés, selon lui. Il m’a donc proposé la linguistique, j’ai suivi son conseil et j’ai eu un master I dans cette discipline. Mon père assumait les frais de mes études mais je devais payer ma nourriture en échange du gîte et du couvert. J’ai donc été hôtesse d’événementiel à 18 ans, ouvrière dans une usine de peinture et aussi mannequin pour des défilés. Mais je me réalisais complètement en linguistique car j’ai compris que j’avais une passion pour les langues anciennes, il y a plus de 60 ethnies et 70 dialectes différents en Côte d’Ivoire. J’ai ressenti l’envie de devenir journaliste et d’aller interviewer les gens dans toute l’Afrique sur des langues oubliées. J’étais tellement habitée par cette recherche qu’un professeur spécialiste des langues anciennes m’a proposé de l’aider dans ses recherches qui aboutiront à l’écriture d’un ouvrage. J’ai aussi compris pourquoi je voulais tant retrouver ces traces des traditions orales. Je voulais renouer le fil avec ma mère, retrouver ce langage que je partageais avec elle pendant mes premières années et que ma belle-mère m’a contrainte à oublier. Je voulais apprendre les techniques de l’interview, faire de la communication. J’ai fait une demande pour venir en France afin de suivre une formation en linguistique communication, avec Campus France. J’ai été déçue car j’avais peu de cours de communication. J’irai jusqu’au bout mais je veux ensuite faire une autre formation. En classe, je ne me suis pas vraiment intégrée, peut-être à cause de la couleur de ma peau. Je n’ai pas eu du tout ce problème à la cité Marie-Curie où il y a tant de nationalités. Quand j’aurai fini ma formation universitaire, je rentrerai car mon pays me manque beaucoup. Je veux revoir le quartier où j’ai grandi à partir de l’âge de 5 ans et où j’étais plus en famille, chez des amis, que chez mon père. C’est l’Afrique, lorsque chez vous il y a un manque, vous avez des familles de cœur dans les appartements voisins. Et puis, pendant ce confinement, j’ai pu parler avec mon père en vidéo conférence et lui dire que je lui en voulais de ne pas avoir été présent quand j’étais petite et de m’avoir laissée seule face à ma belle-mère qui était si dure. Il m’a entendue, a pleuré, s’est excusé et m’a dit qu’il m’aimait. Il a aussi expliqué qu’il n’avait pas réalisé à quel point je souffrais du manque de ma mère et de tendresse à leurs côtés. C’est la première fois qu’il m’a dit cela, c’est bouleversant car mon père exprime peu ses sentiments. Ma belle-mère a parlé aussi, elle a reconnu avoir été dure mais m’a expliqué qu’elle n’agissait pas contre moi, qu’elle avait été exigeante pour me rendre forte. Comme j’étais la plus grande, elle ne voulait pas que je dérape. Pour mon petit frère, je suis un exemple donc c’est réussi. Bon… Je ne suis pas sûre que son attitude était la meilleure chose pour moi mais elle s’est excusée. Je pense que ce confinement a libéré la parole, nous avions peur pour la vie des uns et des autres et cela a provoqué une urgence de dire. Je vais donc pouvoir rentrer sereine et revoir ma famille sans rancœur… Mon professeur d’Abidjan continue de me suivre et je vais reprendre mes recherches avec lui sur les langues anciennes. C’est très émouvant de constater que finalement mon père m’avait proposé une orientation en linguistique qui me convenait le mieux et sans le savoir m’avait ainsi rapprochée de ma mère. C’est une magnifique preuve d’amour qu’il m’a faite. Je peux rentrer en paix en Côte d’Ivoire, je me suis réconciliée avec ma famille et je vais continuer de retisser les liens avec ma mère en faisant revivre le chant de tant d’histoires intimes qui vont réapparaître dans les endroits les plus secrets de l’Afrique.

Texte : Alexandra Riguet

Photo : Jean-françois Fort

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